Tu sais, ma belle, les amants sont indispensables. Il nous font nous sentir vivantes. Entre le rire et les larmes, les caresses et les mots, ils tiennent ta vie. N'oublie pas ça. Car on fait tout, tout, tout pour garder la moindre trace de leur souffle, la moindre boucle de cheveux, le moindre rire. On enferme leurs sourires dans des pages. On les aime. On les veut. On n'est plus rien sans leur regard. On dévore les mots d'amour sur leur peau lisse. On absorbe leurs phrases, et on s'y jette...
V.
UN AN.
13 sept. 2009
Deux ans que je divague sur les pages de ce monde. Deux ans de trop?... Je vous jette toutes mes angoisses à la figure...
30 août 2009
Détruis-le vent, arrache-moi tous les voiles; immole cette pudeur si longtemps retenue, et je jetterai toutes les paillettes, je briserai tous les masques. Donne-moi une étreinte et je te laisserai voir, un jour, toutes ces laideurs cachées, les embryons de rides et les folles cernes creuses...
V.
13 août 2009
Je suis une dévoreuse de temps et de souffrances écartelées, une fillette instable que les mélancolies d'été dévorent. Je relève toute mon armure et hurle au monde que rien ne peut m'atteindre, que rien ne peut m'avoir, que je resterai muette sous les douleurs de métal. Mais de mes lèvres étouffées par les dentelles des robes et les paumes contractées, ce sont des sanglots pitoyables qui s'entendent. Je les combats toujours plus en agrippant des objets de mes doigts minuscules, en me mordant l'intérieur rosé des lèvres, en plissant mes grands yeux doux de myope. Et malgré tous les efforts et toutes les peines, les cris sortent malgré eux; et la litanie sombre que je récite silencieusement pour rassurer mon corps et l'empêcher de geindre ne s'avère être que des mots, des phrases jetées dans l'absurde. Je ne résiste pas aux tristesse, je ne combats plus la peur. Je me souviens encore de celle qui endurait toutes les humiliations et qui récitait des prières agnostiques dans sa tête pour endurer les avanies de la matière et des autres, de celle qui se croyait invincible, de celle qui se croyait forte et qui, sous la torture, pouvait dire "continue"; juste pour se prouver une ridicule puissante factice. Je me souviens d'elle et me demande, souvent, si je dois la mépriser du haut d'une vulnérabilité enfin comprise ou l'admirer pour sa vaine mais courageuse persévérance, son acharnement désespéré à combattre la faiblesse. Je la regarde de loin et je ne la connais plus. Je suis redevenue l'enfant, celle qui se cachait derrière les longs volants de ses jupes et les pages gribouillées des livres. Je suis la petite fille qui laisse l'été lui faire du mal et les lassitudes s'emparer de son corps. Je suis celle qui ne lutte plus. Je suis celle qui baisse peu à peu toutes ses armes...
V.
9 juil. 2009
Quand elle jette les cartes sur la table, c'est comme si cette sensualité cachée de femme timide s'envolait pour égayer les airs. C'est comme si la douleur ne la guidait plus, comme si la peur avait cessé son étreinte. Elle donne tous ses atouts, et soudain, ses blessures n'ont plus aucun sens. Elle caresse toutes les vieilles cicatrices comme des grimaces absurdes. Elle chante des refrains niais qu'on apprend aux enfants, puis fredonne un célèbre air d'opéra. Elle ouvre toutes les fenêtres, s'enroule dans les rideaux de voile blanc que le vent fait tournoyer. Elle court au jardin et cueille toutes les pâquerettes - elle qui n'aime pas les fleurs. Elle se sent si vivante qu'elle aime tout ce qui vit. Elle sauve la vie des araignées que le ménage rejette. Elle fait toutes ces choses futiles et inutiles que font les filles, toujours en chantonnant, comme si la joie ne pouvait jamais la quitter. Elle se laisse jeter fougueusement sur les draps. En ces instants, elle se sent si forte que rien ne pourrait la blesser. Elle n'a plus peur.
V.
21 juin 2009
Découpée, effacée, délacée...
Je manque de haine, je manque de fougue. Trop d'amour qui déborde. C. me dévore jusqu'au bout et j'adore ça...
V.
20 juin 2009
Dans toutes les histoires, il y a cette fille timide du fond de la classe, un brin obscure et mystérieuse; qui enferme des secrets sous le rideau de ses cheveux. Elle est petite et brune, avec une une voix un peu grave, comme voilée par les années de ténèbres. Elle parle peu, seulement quand on l'interroge, et la plupart des gens s'en fichent. Mais le héros, bien sûr, comprend que quelque chose de beau se cache sous toute cette réserve et ce silence. Au début, il se heurte à une armure de glace. Puis, lentement, il parvient à en écarter les plaques, à en briser le heaume. Il l'ouvre avec douceur, jamais critique, jamais blessant; et de ses mains jaillissent des larmes d'abandon et de bonheur. Elle est heureuse, la fille du fond de la classe; elle est heureuse qu'on aie compris qu'elle valait quelque chose sans qu'elle aie à le crier, à jeter, à le hurler. C'est une belle histoire. Mais, quand le livre s'achève, la fille du fond de la classe sait que ça ne marchera pas en vrai. Elle sait qu'elle doit lutter, lutter encore, lutter pendant des jours interminables pour crucifier cette timidité qui lui dévore les côtes. Elle doit apprendre à ce qu'on la regarde, apprendre à en rire, et même à aimer ça. Elle doit y travailler longtemps, écorcher sa réserve, devenir folle, parler de rien. Elle réussit un moment, mais avec le temps, elle finit par oublier et chute, redevient rien, redevient faible... J'ai toujours cru qu'à ce moment là, le héros ne pouvait venir que dans les pages des livres. Mais C. m'a dit que non, et le sourire est apparu sous les cheveux à secrets...
V.
Photo par M.
19 juin 2009
On a toutes cette femme en nous. Cette femme qui hurle, cette femme qui pleure. Cette femme mille fois touchée par un amant, femme blessée qui larmoie des océans de glace. Souvent, alors que je m'élance sur les vagues de l'amour, elle me souffle les mots à l'oreille. Sa voix me porte, séductrice lancinante, une voix douce et bénie qui réclame de sourire, une voix qui demande les éclats de bonheur aux oreilles. Elle me guide et me berce, amoureuse ancestrâle, sublime amante brisée qui sait quels sont les gestes, qui connait tous les mots. Je la laisse m'envahir... Elle exige des futilités, des minauderies et des mimiques de séduction. Elle me réclame une démarche entre le vacillement tremblé des rêveuses et l'assurance de plomb des courtisanes, un équilibre flou, une limite absurde, subtilité superbe. Elle se pavane devant la glace, regarde, s'observe, se désespère et arrache tous les voiles. Elle éparpille et renverse tous les artifices, tantôt primitive et esseulée, puis mondaine et délicate, petite douceur fardée, petite douleur masquée. Jadis, on lui disait qu'il faut souffrir pour être belle et on tirait, tirait, on lui tirait ses petits cheveux tressés d'enfant. Mais ce qu'on ne lui disait pas, le peigne brisé finalement dans les mèches, c'est que ça ne s'arrêterait jamais, jamais, qu'elle ne pourrait jamais s'empêcher de souffrir pour avoir ce sourire éclatant dans la glace, ces yeux brillants, ces lèvres pleines. On y prend goût, tu sais, à ce masochisme malsain de femme. On y prend gout et on tire sur les cheveux, on déchire les bosselures imparfaites, on se tue à la faim, on se tord les chevilles sur le pavé des rues et le plancher des bals. Quand on commence ça ne s'arrête pas, ma belle, ça ne s'arrête plus...
V.
2 juin 2009
Oui, je suis multiple, violente et froide; et je cache mille secrets sous mon visage de verre. Je suis insondable, inhumaine, cachée; je jette mon sourire aux heures du jour et le détruit la nuit, lorsque les ombres grandissent sur les visages et que l'air achève de se saturer de chaleur. Je laisse les yeux perler d'eau claire lorsque je sais que le sommeil ne viendra pas et que la nuit est une ville immense, un labyrinthe de ténèbres qui me livre à la peur et à la solitude. Je serre mes jouets d'enfants dans mes bras pour oublier la solitude terrifiante que donne la nuit, cette sensation d'être seule éveillée dans le noir, seule vivante dans un infinité d'âmes mortes, d'yeux clos, de corps immobiles. Je donnerais toutes les larmes et chaque lambeau de mes cheveux pour songer que je n'y suis pas seule, que je ne suis pas la seule vivante, qu'ils sont pas tous morts. Mais à la fenêtre, les maisons endormies et les volets fermés me toisent de leur ignoble immobilité du sommeil. La nausée me saisit la poitrine, je serre convulsivement le jouet meurtri entre mes bras, comme s'il pouvait me sauver, comme s'il pouvait comprendre. Lentement, dans une vague moite et désordonnée de cheveux, je me penche et cherche sous mon lit la petite boîte aux bords orangés, la regarde. Je l'ouvre en faisant craquer le carton, et en sors doucement la plaquette d'aluminium. Immobiles, tentants, les petits comprimés blancs me narguent en réfléchissant la lueur blafarde des réverbères. Ils me promettent le repos, le repos immense; une nuit enfin d'oubli et de larmes éteintes, de peurs taisantes. Ils me promettent de réparer toutes ces heures noires à creuser des cernes sous mes yeux et abîmer mes joues de larmes, violenter mon visage. Ils me promettent des rêves sans torture et une tête lourde, amnésique, dorée. Ils ne sont pas dangereux, non, ils ne me promettent que le calme, un calme si désiré, un calme si chéri. Je les rejette sous le lit d'un geste rageur. Ils m'ont déjà fait trop de mal, oui, ils m'ont rongé la mémoire et effacé des souvenirs, les traîtres. Effacé trop de choses, beaucoup, beaucoup trop de choses. Je ne dois pas leur céder, non, ce serait trop facile. Cette force d'affronter la solitude de la nuit, je dois la trouver seule. Je dois me battre seule. C'est une lutte à deux, une lutte entre elle et moi, entre la nuit et moi, entre la peur et moi, entre l'enfant et moi. Une battaille que je veux gagner seule. Chaque soir, je dois tuer cette fragilité, cette angoisse de fillette rampante; je dois assassiner les terreurs de l'ombre, celles qui me rongent au son grinçant des voies ferrées, des sifflements de la nuit, des éclats de paroles pas la fenêtre ouverte... Ces peurs cruelles dont nul ne peut me sauver...
V.
20 mai 2009
J'ai mille noms, mille voix, mille visages. J'ai mille vagues sous la peau, mille douceurs sur les pages. Je suis mille lettres, mille phrases, mille peurs. Mille morceaux de phrases qui s'enroulent autour des bras, serpents de mots, reptiles glacés. Mille écailles froides qui me glissent sur le corps.
Et je les laisse serrer, serrer, je les laisse serrer jusqu'à me trouver morte. Jusqu'à ce que le souffle lui-même soit éteint, que le cœur ne batte plus. Jusqu'à ce que je me taise. Alors, ils prennent mes mains et jettent l'encre à ma place. J'aime, qu'ils ne m'autorisent pas même à parler. Ils sont plus doués que moi, je pense; ils ont plus de talent et je préfère les laisser libres, faire de leur souffle mon souffle, de leurs visages mon visage, de leurs mains mes mains, de leurs corps mon corps. Je préfère qu'ils me fassent leurs. Ils guident ma vie, mes chers enfants de phrases...
V.
10 mai 2009
Toujours tellement de mal avec les autres. Toujours cette sensation d'exclusion, de différence, de solitude...
Vous n’avez jamais aimé la plage. Le sel qui colle à la peau, l’eau qui brûle les yeux, le sable et rude et toutes ces chairs exposées au soleil, toutes ces beautés, toutes ces laideurs. Des gens qui s’aiment, d’autres qui s’indiffèrent, certains qui se supportent. Des romances, des amitiés, des solitudes. Beaucoup, beaucoup de solitudes. Souvent, vous vous asseyez sur le sable et encerclez vos genoux de vos mains, laissant vos yeux dériver sur l’horizon, cherchant l’ailleurs. Mais tout est si clair que même en envoyant votre regard très loin, vous différenciez encore les eaux du ciel. Vous n’aimez pas cette clarté si enfantine du Sud, si simple, où chaque objet, chaque forme se distingue de l’autre. Vous vous sentez étranger, oui, étranger à ce monde de chaleur et d’éclat, où tous les contours de dessinent avec une netteté détestable, toute inondée de soleil. Vous, vous êtes d’ailleurs. Vous n’avez rien à faire avec tous ces vacanciers insouciants qui se laissent bercer par la paisible nonchalance du Sud, la brise du large. Non, vous, vous venez d’un autre monde, un monde d’océans froids et mystérieux, où les brumes font se confondre la mer et le ciel dans un gris profond et enveloppant, glacial. Vous venez d’une autre terre, d’une terre de tempêtes et de frêles voiliers qui se plient sous le vent, aspirés vers l’éternité incertaine du large, dans des infinités et des infinités de ténèbres. Cette terre est mouvante, informe, irréelle, une terre de l’obscur et du rêve, des âmes jetées dans le vide, des danseurs de l’imaginaire qui ignorent où leurs pas vont les mener, comme vacillants sur l’onde. Oui, vous êtes d’ailleurs, vous n’êtes pas de ce Sud net et lumineux où des milliers d’innocences et de vieillesses se laissent brûler sur des serviettes multicolores. Les seules parcelles d’imagination qu’il vous reste à explorer dans tout ce déballage de certitudes, ce sont les dessins en mouvance sur le sable, tracés par quelques pas, quelques souffles de vent. Ainsi, un jour, assis sur le sable, vous y repérez un dessin probablement fait au bâton, un dessin étrange et déconcertant, étonnamment précis, qui a su résister à l’écume et à la brise. On aurait dit un continent, avec ses irrégularités, ses baies, ses côtes, ses îles. Un continent avec tous les détails de ses frontières, à la fois familier et inconnu, qui semble vous offrir, au milieu, une immense étendue de terres vierges. Vous vous demandez qui a bien pu avoir l’idée de tracer ici, dans l’éphémérité du sable, cette carte imaginaire, à la fois précise et nue, neuve et piétinée. Cette carte du vide et de la finitude, fixe et bientôt effacée, elle vous offre un ailleurs voué à disparaître, bientôt perdu. Un ailleurs qui est peut-être le vôtre, celui de l’incertain et des brumes, du froid et des mystères, celui où le voyageur ne peut que se damner et se perdre. Peut-être que c’est ce pays-là, ce pays si clairement dessiné sur le sable, immense et vierge, qui semble vous défier de son vide. Oui, peut-être que vous êtes de ce pays, que vous êtes de cette terre. Une terre froide où rien n’est réel, une terre du vague et de l’ailleurs, une terre où le fini n’existe pas, un des havres du rêve. Longtemps, vous restez immobile devant la carte de cette terre, de votre terre, devant le portrait étrange et éphémère de votre ailleurs. Puis, des enfants qui jouent passent dessus en courant et en détruisent un morceau, en éclatent quelques bords. Le vent se lève et se charge du reste. Bientôt, il ne reste de votre terre que quelques traits brisés, quelques ruines qui seront elles aussi effacées par le temps. Il ne reste plus rien de votre pays, non, plus rien, seulement quelques souvenir, et ce sentiment exacerbé sous votre peau, intense, celui que vous n’êtes pas à votre place, nulle part, jamais. Cette chose que vous savez, que vous avez toujours su, cette voix qui vous murmure à l’oreille, dans l’ombre : tu es d’ailleurs…
V.
17 mars 2009
Les pages ne disent pas tout. Elles se trahissent. Souvent, par pure exigence d'esthète, je les affuble de mots cruels pour le plaisir de les voir scintiller, croustiller sur la langue; ou de les voir violentes. C'est le danger des mots, avait dit Z., le piège de l'écriture. Esthétique, esthétique, esthétique; il y a parfois cette obsession qui me ronge. Elle me rend injuste, sévère, inflexible. Pardonnez-moi... Les images parlent mieux. Elles capturent des instants. Elles sont comme les lèvres, des morceaux de vie que l'on sent encore frémir, palpitantes. Elles s'offrent.
Laisse-moi t'offrir celle-ci et quelques mots réels, quelques mots que l'esthétique n'a pas ruinés de sa fureur...
Il y a ces mouvements qui précèdent le vide. Ces mille gestes qui font que nous ne sommes plus seuls. Pas seulement dans l'instant, non, pas seulement là; aussi face à toutes les choses, aux autres, aux créateurs de troubles, aux questions insolubles. Il y a ces gestes qui nous disent: "tu n'es pas seul, tu n'es pas rien". Et moi, je les garde longtemps dans ma tête pour les moments où ils ne seront plus, les nuits de vide où seul le souvenir peut encore m'en consoler. Un souvenir chaleureux, diffus, étrange; un souvenir qui rassure comme une étreinte, qui berce les premiers rêves. Ces gestes, je les fixe dans un coin de ma tête pour qu'ils ne partent pas. Je les y agrafe, je les y couds, je les y soude. J'ai besoin d'eux, le soir, sous mes draps froids d'enfant, pour me dire "tu n'es pas seule, non, tu ne l'es plus" . Souvent, aussi, je les grave sur le papier, dans les majuscules, dans l'encre. Ils me disent: "nous ne partirons pas". Ils me rassurent, ainsi, immobiles sur les pages. Je peux les regarder, les savourer, sans me dire qu'ils ont été déformés par ma peur, mon besoin d'être aimée ou les aléas de mon imagination. Je me dis qu'ils sont là, immuables, prêts à me rassurer. Prêts à me dire: "non, tu n'as pas rêvé, c'était vrai, ces images qui remplissent tes songes..." Lorsque la nuit tombe et que tu t'en es allé rejoindre les méandres sinueux du sommeil, bien loin de mes yeux, et de mes bras qui te cherchent encore; j'ai besoin des images, de ces gestes à me repasser dans la tête. Pour ne pas laisser gagner la fragilité, pour ne pas laisser gagner la peur. Je ne suis rien tu sais, qu'une gamine trop sensible, une petite chose à vif que ton absence déchire, que chaque parole ébranle. Un objet de porcelaine qui a du mal à comprendre qu'il ne se cassera pas, pas cette fois, peut-être. Immuable fragilité et peur de voir ces gestes partir...
V.
15 mars 2009
Allez vas-y brise. Le mal est fait.
28 févr. 2009
On a connu les heures alanguies de l'amour, les paroles susurrées, les instants bleus. On a connu une présence sous les draps, vivante, brûlante; une autre peau, une nuit consumée. On a connu cette sensation diffuse, bonheur incertain d'être intègre, complète; prête à vivre encore plus, à aimer encore plus, tant que la présence persistait, vivante, brûlante. Tant que les bras serraient, aussi. Qu'ils consumaient les heures. On a connu ces minutes belles et on les a aimées, passionnément, profondément; à en effrayer son coeur de tant d'expansion frissonnante. On a trouvé ça exaltant, même. Grisant. Indispensable...
Puis on s'est retrouvée, un soir, froide et immobile dans des draps à peine froissés, doucement repliés sur le bord. On s'est retrouvée seule dans tout ce tissu glacé qui ne demandait qu'à être arraché, déplié, emmêlé. On s'est retrouvée seule et le sommeil ne venait pas, inconstant, insaisissable. Il nous a fuit longtemps, presque jusqu'au bout des ténèbres, jusqu'à ce que l'aube commence à poindre au travers des volets clos; dans ce sanctuaire de manque et de solitude. On s'est retrouvée dans une mer d'abandon et de vide, de sensations éteintes, de souvenirs proches et vagues, imperceptibles. Il y avait ces heures qui nous manquaient, ces paroles susurrées, ces instants bleus. On se tournait, se retournait, cherchait un semblant de réconfort contre un mur froid ou la tête enfouie dans l'oreiller; mais ça ne marchait pas. On lisait, des dizaines et des dizaines de pages, une centaine parfois; tentant de s'épuiser jusqu'à ce que les paupières tombent d'elles-mêmes et que le sommeil nous prenne par surprise, sans demander si nous serions d'accord, sans demander si nous avions l'épaule qu'il nous fallait pour nous blottir, le souffle qu'il nous fallait pour berceuse. Nous voulions que le sommeil nous saisisse, qu'il nous fasse oublier le manque; ce manque cruel qui nous laissait tellement fragile dans l'étendue pliée et froide, les draps intacts. Nous voulions qu'il nous attrape d'un coup!... Et qu'il nous fasse passer le temps vite, très vite. Qu'il file jusqu'aux prochaines heures bleues, prochain froissage, prochaine pudeur arrachée. On était incomplète, maintenant, incomplète et même vide, sans rien, vierge de toute chaleur dans les ténèbres hostiles et vagues. Et qu'il était cruel, si cruel, ce sommeil qui nous fuyait jusqu'à l'aube, nous laissant dépérir d'ennui, d'amour violent, de froid et de solitude...
V.
25 févr. 2009
Vénus, brise-moi. Tes paroles sont obscènes. Elles me remontent dans la gorge et glissent lentement jusqu'à mes mains, transpirent silencieusement de mes pores. Rageante, exultante, je les jette sur le papier avec la fougue de celle qui saute aveuglément dans l'abîme de la haine et de la peur. On se tue toi et moi. On se tue, on se parle, on s'enlace, on se ronge. Tu me rappelles le temps où l'on se ressemblait, nous deux, dans le regard des autres. Nous étions des tueuses d'esprits sages et des monstres de colère corrosive. Nous détruisions les pages sobres de la réflexion scolastique pour y jeter rageusement des horreurs délectables d'exaltation et de révolte. Le matin, nous arrivions sur scène avec nos tailles corsetées et nos paupières charbonneuses de cocottes du vieux Paris, laissant le vent soulever nos jupons en riant des regards torves qui se posaient sur nos chairs sans valeur. Nous étions ce genre de filles absolument détestable, celui qui mêle la fausse élégance trop fardée avec l'esprit vif, le travail, l'acharnement, le verbe haut, la passion, les phrases brillantes. Au premier coup d'œil, on disait souvent que nous étions des gamines superficielles style sois belle et tais-toi. Et puis ensuite, nous étions celles qui raflions tout l'intérêt par notre talent - notre génie, quelques fois - et les ressources inépuisables de notre arrogance. Oui, nous étions de ce genre que l'on déteste, de ce genre imprévu et exécrable, de ce genre que l'on voudrait crucifier sur les murs de l'école ou sur les pages des livres, juste pour voir ce que ça fait. Nous n'étions pas forcément belles, mais nous n'en n'avions pas besoin. Il nous suffisait d'un brin de poudre et de provocation, d'une voix un peu grave, et nous laissions les yeux traîner derrière nos pas. Les yeux nous suivaient longtemps, souvent par surprise, quelques fois par mépris ou par haine. Nous, ça nous faisait bien rire. Nous regardions les adeptes de la discrétion et de la sagesse avec la hauteur amusée de celles qui connaissaient leur propre valeur. Nous aimions à dire que l'humilité était une fourberie, que le respect n'était que de la soumission, que la pudeur n'avait jamais eu aucun sens. On nous détestait souvent pour ça. Mais quand on nous parlait, ô surprise, on voyait que nous étions des gentilles filles, toujours prêtes à aider, toujours prêtes à aimer. Alors, quelques fois, on apprenait à nous aimer aussi. Nous n'étions pas méchantes pour l'être, nous avions juste nos idées, des certitudes pour lesquelles nous étions capables de supporter toute la colère et le mépris des autres. Et enfin à en rire...
Et puis j'ai changé. Pas dans ma tête, pas dans mon corps; mais j'ai changé, les choses autour de moi ont changé: on ne me détestait plus. On ne m'était pas hostile, plus du tout, même pas pour le principe. Ce fut terrible. Ma voix devînt plus faible, plus douce, et je n'eus plus de raisons de jeter à tout le monde mon arrogance au visage. Elle resta cloîtrée en moi, réservée à d'autres occasions qui ne sont pas venues. Elle bouillonnait en moi, prête à jaillir, enfermée par cette absence de haine des autres, ce refus d'être blessante quand il n'y avait aucune raison de le faire. C'est comme ça qu'on s'est rencontrées, toutes les deux. Vénus Obscène et moi. Et maintenant, quand nous hurlons ensemble nos excès sur les pages, rien ne pourrait nous séparer...
V.
16 janv. 2009
J'étais une promeneuse languide et solitaire qui rêvait d'âmes perdues au coin des ruelles vides, dans l'aube encore frissonnante ou les crépuscules bleus. Je sentais des infinités et des infinités de présences vacillantes dans mon dos, suivant mes pas, créatures mystérieuses que je cherchais à entrevoir, errants mélancoliques qui hantaient les mêmes endroits que moi. Des endroits beaux, silencieux, immenses. Des paradis urbains ou des villes mortes, déserts humains où les masures s'effondraient, champs de morts ou d'existences en sursis, de beauté passagère. Il y avait dans ces lieux étranges quelque chose d'étonnant, une sensation effrayante et sublime qui saisissait au ventre plus qu'au cœur, pressante, imperceptible. Quelque chose qui allait chercher derrière les larmes, éveillait les sens les plus endormis et touchait les esprits les plus noirs, perdus dans leurs regrets et leur tristesse. Ils s'effaçaient vite devant toute cette magnificence de l'oubli et de la solitude, ces chagrins passagers qui détruisaient une âme. Seule la beauté console, avais-je dit un jour devant la vitrine lumineuse d'un musée parisien, les pleurs s'asséchant dans mes yeux. Seule la beauté console et la plus pure est celle qui se fait ressentir, celle de la solitude et des errances urbaines, étrange, saisissante, terrible. Longtemps, je cherchais à la saisir partout, n'importe où, dans chaque parcelle de réalité qui ne pouvait échapper au rêve. Je la cherchais dans quelques gouttes de pluie restées prisonnières d'une chevelure aimée, dans l'odeur mystique des jardins avant l'orage, les éternités mortes des cimetières très doux, du lierre vivace sur la pierre pure, usée, effacée par le temps. Ces sanctuaires de calme étaient mon refuge, demeures d'existences éteintes, d'espoirs oubliés, de sentiments flétris et pétrifiés dans les mots froids de l'épitaphe sur la roche brute. J'y trouvais la paix la plus totale et la plus fascinante, un mélange d'étrangeté et de splendeur, une atmosphère qui tordait les entrailles en apaisant tout le flot ininterrompu de la tête. Seule, perdue, effacée ; je savais que personne ne pensait à moi, que personne ne m’avait dans l’esprit, que j’étais libre. Libre d’être cette pâle jeune fille mélancolique qui hantait ces lieux de silence et de morts, de respirations déçues. Je savais que je pouvais être moi-même, sans un seul mot dit à voix haute, juste ceux qui coulaient directement du cœur vers la plume, ceux qui sonnaient juste, ceux qui étaient beaux. Les mots de l’évidence qui se jetaient de moi vers l’ailleurs, cet ailleurs blanc et vierge, cet ailleurs merveilleux que je sentais devenir mien dans l’air un peu fraîchi par le silence. J’étais enfin moi-même dans cette demeure des oublis et des larmes, moi-même dans cette solitude déchirante des mots qui ne s’entendaient plus, des voix qui ne résonnaient pas, des yeux qui n’étaient plus là pour voir. J’étais moi-même et je sentais cela vibrer dans chaque fibre de mon corps, chaque parcelle de ma peau, chaque seconde de mon souffle. Comme une immense respiration qui me disait que cela était juste, que cela était vrai, que cela était beau.Je devais ressembler à une artiste torturée cherchant à trouver des peines qu’elle n’éprouvait pas afin d’emplir quelques pages hésitantes sur les douleurs des autres. Mais j’étais plutôt une âme confuse et tourmentée qui cherchait un semblant de fluide dans ses phrases, une musique dans ses mots, une beauté qui console du malheur par son silence. Et comme je me sentais immense, corde tendue entre l’abîme et le ciel…
Cela n’a pas changé, cela ne changera jamais je crois, ce besoin de trouver la beauté en chaque chose, une beauté qui saisisse, une beauté qui sache ôter les pleurs. Et maintenant, partout, dans chaque morceau de ciel, je cherche ton visage. Dans chaque mot alangui, dans chaque phrase vivante, je cherche ton visage. Dans chaque pensée fugace, dans chaque idée volante, chaque regard, chaque reflet, chaque cendre, je cherche ton visage. Dans chaque éclat de verre, dans chaque beauté de pierre. J'y trouve comme un fragment de toi. C'est terrifiant quand on y pense, un besoin aussi puissant de te trouver, te retracer, te dessiner. Un besoin effrayant que tu n'imagines pas. Ce besoin d’une beauté qui efface tous les pleurs…Les autres le voient tous. Ils voient vite ce besoin que j'ai de reformer tes lignes, de retracer tes mots, de dessiner tes contours dans le vide coloré des anciens sanctuaires de ma douleur. Ils voient que ce désir m'illumine toute entière, m'enivre de chaleur, avale mes mots. Ils en sourient gentiment, un léger sourire à leurs lèvres, le regard presque ému. Ils disent que c'est comme une aura, quelque chose d’à peine perceptible, qui éblouit dans mon sillage. Une aura différente, étrange, surprenante. L'aura de quelqu'un qui a cessé de souffrir, qui a cessé de vouloir écraser toutes ses peines. L'aura de quelqu'un qui a appris à écouter, de quelqu'un qui n'a plus mal; l'aura de quelqu'un qui a ton image dans la tête, tes souvenirs dans les yeux, ces trésors que l'on garde. Et si tu savais...
V.
Photos par M. et C.
15 janv. 2009
Retrospection, introspection. Risque d'être effacé bientôt. Inintéressant. Juste par besoin.
Il y a cette question récurrente du "regarde-toi". Regarde ce que tu es devenue, ma pauvre. Regarde-toi encore, dis-moi si c'est bien toi qui est en face, si tu reconnais ces yeux, cette peau, cette bouche. Regarde, dis-moi si tu reconnais ce corps blessé, usé, ce corps qui se corsetait, s'harnachait, se découvrait. Regarde ce corps et dis-moi si c'est le tien, tu te souviens, celui que tu jetais en pâture aux autres en leur crachant à la figure. Celui qui tu leur balançais au visage en disant détestez-moi, vous autres imbéciles. Celui qui n'aimait pas laisser indifférent les promeneurs anonymes, les connaissances vagues, le monde, les inconnus. Ce foutu corps narcissique que tu jetais sur les planches avec l'assurance de celle qui sait qu'elle ne dépend pas d'eux. Ca te dégoûte de penser à ça, maintenant. Ca te dégoûte quand tu te regardes dans la glace et que tu ne voies qu'une gamine révoltée masquant tout son désir de provocation et de haine sous quelques couches de poudre et une façade de rouge à lèvres. Tu la regardes et tu as envie de la jeter par terre, la piétiner, la mépriser. Juste pour qu'elle réalise, juste pour qu'elle change. Pour qu'elle redevienne cette gamine arrogante qui n'avait pas peur de la scène, ni des autres, ni de personne. Tu l'aimais, hein, celle-là. Elle te donnait du plaisir quand elle se vendait à la foule, comme une bête de foire qui domptait les têtes avec sa passion et son insolence. Comme elle te manque, cette provocatrice qui ne respectait rien, guidée par la seule force d'une impulsion qui la dévorait. Comme elle te manque, cette enfant déchaînée qui voulait blesser, prendre au ventre, dompter, dominer, faire mal. Elle te rassurait, tellement...Regarde-toi bien, encore une fois. Et réponds. Qu'es-tu devenue, maintenant? Que dit-on de toi, à première vue? "Gentille". Ce n'est pas vraiment faux, certains savent bien comme tu es faible, incapable de haïr, de retenir les fautes, d'aimer moins. Certains savent bien cette fragilité écœurante qui te sert d'intérieur, cette mollesse détestable, foutue sensibilité. Mais pas la foule. La foule, elle t'appelait la folle, l'excentrique, elle voyait que tu étais la salope de service qui criait à gorge ouverte son mépris du monde. C'était comme ça qu'ils te connaissaient, les gens. Ils te voyaient puissante, ils te croyaient puissante. Tu te sentais puissante, toi aussi, quand tu te jetais devant eux avec cet abandon que tu connaissais bien. C'est bête, au fond. Ce qui te manque, ce n'est que cette sensation narcissique de puissance. Tu te sentais si forte... Et maintenant, maintenant...Tu ne veux pas t'assagir, non, tu ne veux pas renoncer à toi. Il y a toujours sous ta peau ce désir de provoquer, d'exciter les haines, de blesser, de mordre. Il y a toujours cette putain de violence prête à tout dévaster sur son passage, ces sentiments effrénés, passions frénétiques, sourires triomphants, phrases tueuses. Il y a toujours ce désir d'être toi, d'être trop, et de ne plus le cacher, jamais. Et puis par dessus la peau: il y a cette timidité qui rejaillit dans chacun de tes membres, celle que tu avais passé des années à combattre. Cette putain de timidité de l'enfance, combattue et vaincue, piétinée, écrasée, déchiquetée en morceaux. Voilà qu'elle remonte dans tes veines, te paralyse, entrave toutes les paroles qui voudraient exploser hors de ta bouche. Timidité aussi emprisonnante que la pudeur. Quelque chose que tu avais banni, aussi, la pudeur. Te montrer, tu savais ce que c'était, et même, tu aimais ça. Et maintenant tu demandes qu'on éteigne la lumière, tu hésites, tu trembles. Et c'est toi, ça? Tu te reconnais?... Regarde-toi, ce même visage, ces mêmes yeux, cette même peau, cette même bouche. La même passion en toi, violence prête à jaillir, force qui implose. Qu'as-tu changé, qu'as-tu perdu?... Tu te regardes sous tous les angles, cherchant à retrouver celle de jadis, l'excentrique, tu te souviens, la folle qui se laissait aller, s'oubliait, s'abandonnait à l'instant et aux pages. Tu te regardes et tu lui cries de revenir. Tu la supplies. Tu murmures dans le noir Je ne veux pas me perdre moi-même...
V.
8 janv. 2009
Si tu savais. Comme les métaphores se font limpides alors que l’évidence me paralyse… C’est une peur qui ronge, tu sais, une peur qui se cache sous la peau, blessant de l’intérieur, ravageant tout sur son passage. Quand je la sens venir, je tente de l’effacer par toutes les pensées les plus caressantes, les plus douces : mais elle blesse. Je la sens transpercer, cruelle, latente derrière la surface policée de tous les songes rassurants, de tous les souvenirs qui filent et refilent derrière mes yeux, souvenirs de sourires. C’est une peur qui ronge, consume, dévore ; une peur qui vous piétine et vous abandonne toute écrasée par terre, lacérée par la peine et le doute. C’est une peur inexpurgeable, irraisonnée, déraisonnable ; la peur de l’amante qui a trop donné de son souffle, bien trop pour pouvoir le reprendre, bien trop pour réapprendre à vivre sans, en apnée. Oui, l’amante a cette peur en elle, peur de perdre son souffle, peur de la noyade dans une infinité de mondes où il serait absent, lointain, tari. Elle vit en apnée dès que les talons du porteur de son souffle se retournent. Elle remue des vagues et des vagues de souffrance et de peur. Peur de la noyade, peur d’être loin, peur de s’étouffer, de s’étrangler, de mourir d’une absence, de son absence dans les battements d’un cœur, de ce cœur, de la perte d’un souffle, de son souffle, le souffle donné, le souffle offert. Elle, l’Amante, Moi, on vit sans respirer après le départ de Il. Ca fait du mal, souvent. Beaucoup, beaucoup de mal. Un mal déraisonnable qui s’appuie sur les ressorts éprouvés par le temps, les ressacs émoussés : cette lassitude de la souffrance, cette lassitude du vide, de l’absence, cette lassitude de l’attente et de la perte, de l’effacement. Lassitude d’avoir eu trop de douleur et de n’en vouloir plus. Va-t’en, sale doute… Il est tenace tu sais. Peut-être parce que l’habitude me manque, quelque part, l’habitude et la certitude, l’habitude d’être heureuse. C’est quelque chose qui met du temps à venir quand on a toujours eu un frisson de rien qui nous gâchait le bonheur. C’est quelque chose d’abstrait et d’irréel qui a la violence de l’inédit et son délice, son extase. C’est merveilleux, d’être heureuse. Même pas de mots pour décrire ça. Et quand on sait, quand on a vu, entendu, vécu, quand on en a déjà vécu la fin, on a cette peur qui stagne. Surtout quand la fin dure longtemps. Des années qu’elle a duré, la fin pour moi. Alors la peur est là, intense, terrible. Elle dévore tout sur son passage, et les sourires et les douceurs, la force du regard. Elle détruit tout derrière la peau bien lisse et les lèvres étirées. Elle est sourde, bruyante, silencieuse, obsédante. Elle tambourine à l’intérieur et se fait invisible. Et puis dès qu’il y a Il. Elle s’en va. Le bonheur et moi, on ne se connaît pas depuis longtemps, encore. On s’apprend l’un l’autre, on se découvre, on s’explore à l’aveugle par les frissons incertains de nos mains encore timides, nos gestes prudes. On s’effleure centimètre par centimètre avant de se reconnaître, de s’accorder, tous les deux. Alors en attendant. Il y a cette peur qui ronge. Cette peur du souffle que l’on ma volé, que j’ai donné, que j’ai perdu. On se connaît mieux, la peur et moi, il y a longtemps que l’on se connaît, que l’on se cajole, que l’on se frôle dans les méandres trop connus de l’imprévu et des douleurs. Des années qu’on se connaît, peur, douleur et moi. Bonheur est encore récent, timide : je veux l’attraper fermement mais il y a peur qui m’en empêche. Et que c’est difficile, de les faire exister ensemble, de les posséder ensemble. Et comme disait Desnos. Ô balances sentimentales…
V.
2 janv. 2009
Dévale mes mots, je t'en prie, continue de les emplir. Ils sont si bien dans ta présence, si naturels, si purs. Ils coulent encore et encore de mes lèvres, de mes yeux, jusqu'à mes mains. Ils ont cette chaleur irrépressible du besoin d'être dits, de la nécessité, du désir effréné de les jeter une fois de plus. Tu les connais si bien, maintenant, ces mots que je parsème un peu partout, sur la peau, dans les yeux, les jeux, les grilles, les pages. Des mots qui s'égrènent lentement dans ma tête à chaque minutes de nos vies qui s'entrecroisent. Des mots puissants, intenses. Ceux qui savent où ils vont, avec moi, en moi. Ceux qui disent: "Je crois en toi, prête-nous ta plume." Oh, comme ils viennent bien, comme ils sont tendres. C'est tellement simple de les faire parler de toi, ils aiment. Un jour, je leur ai dit: "Ecoutez. Il y a quelque chose en moi qui palpite, là, près du coeur. Parlez-en." Alors ils se sont jetés dans le vide, ont éclot en belles tâches d'encre sur la feuille vierge. Merveilleuse chute achevée par des phrases, petites phrases imparfaites mais si vraies, si intenses. Les emmêler pour le plaisir de les démêler. Dans ces phrases, dans ces mots si sûrs d'eux qui coulent de mes doigts, il y a un excès de plus. Un excès de plus parmi les violences qui m'ont ravagées, avides de mon encre. Un excès de plus dans le désert de ma folie glorifié par la sottise du verbe. Un excès de plus, encore un. Je ne guérirai jamais de ça. Mais je ne veux pas guérir, tu sais, ça me va bien, moi de tout faire en trop, tout ressentir en trop, tout vivre en trop. Je m'y suis habituée, maintenant, à croire même que j'aime ça. Du trop et du trop plein, de l'explosion, une passion qui déborde. Boire jusqu'à la lie une coupe sucrée de violence. Cela ne me quittera pas, pas maintenant, plus maintenant...
V.
1 janv. 2009
Peut-être que vous avez pris la mauvaise route, vous n'en savez plus rien. Vous ne vous souvenez plus comment ça a commencé, ce voyage. Si c'était déjà dur au début, si ça a augmenté, si c'est devenu encore plus flou, encore plus fade. Vous ne vous souvenez plus bien comment ça a commencé - est-ce grave?...Vous ne vous rappelez plus de rien, en fait. Comme si une page blanche occupait votre tête, vide et désolée, un désert immaculé de mots. Perdriez-vous le sens du temps?... Sans doute, c'est fou ce qu'il est long. Vous avez pris la mauvaise route, c'est sûr. La route qui s'éloigne. Celle qui part loin. De. Ces quelques souffles, ces yeux, cette voix qui vous rattache à la vie. Vous ne la nommez pas, ne regardez pas les pancartes - une soudaine peur qu'elle s'appelle Non-Retour. Tout est moche su cette route, tout est pâle, plat, incertain, sinistre. Vous ne l'aimez pas, vous ne savez même pas où elle arrive, pourtant. La seule chose que vous savez, à chaque pas de plus, c'est qu'elle vous éloigne, encore, et encore, de. Ces deux syllabes qui vous raccrochent à la vie. Qui vous ont repêchée, au bon moment. Vous espérez aussi que cette route, cette triste et interminable route, elle aura une fin qui vous donnera le moyen de vous retourner. Vous brûlez de la reprendre toute à l'envers. Comme elle serait belle, alors, dans l'autre sens, le sens qui rapproche, le sens qui aimante, le bon sens. Ce serait la bonne route, certainement. La bonne route, celle qui mène vers. Ces deux syllabes. Qui vous raccrochent à vous-même. A ce que vous êtes, ce que vous voulez être. Avec qui vous voulez être. Ce que vous serez - qui sait, peut-être. Oh, et puis cette mauvaise route qui n'en finit pas... Qu'elle se retourne, qu'elle se torde... Vous lui en briseriez les virages...
9 déc. 2008
Aime-moi encore. Dans les mots, dans les lignes, dans la courbe alanguie de la gorge. Aime-moi entre les pages des livres qui saignent, sur l'étoffe un peu froissée du matin. Je ne supporte plus la solitude. Jadis, j'aimais les matins froids, avec une petite mélodie dans l'air de la chambre à coucher et des vêtements rêches sur la peau, des livres austères. Puis, un matin, je me suis éveillée avec des rayons de soleil qui perlaient dans les yeux, une lumière douce qui diluait les ténèbres sur ma chair. J'avais ta tête au creux de mon épaule, ta belle tête aimée, brûlante et alourdie de sommeil. Alors, les matins n'ont plus jamais été les mêmes. Je les voulais remplis de toi, ta peau contre ma peau, nos bras entremêlés, nos dévotions charmantes, ta poitrine comme refuge. Je suis devenue une pâle amoureuse, de celles qui s'ennuient les jours de solitude, de celles qui soupirent dès la porte refermée, le bruit des pas éteint. Je suis devenue, cette amante esseulée toujours rongée par le doute; qui s'endort mal sans ton épaule pour se blottir, ta chaleur comme reposoir. Oh si je pouvais avoir encore tes bras, cette nuit et toutes les autres, pour consoler mon corps meurtri et abîmé par les peines...
Ce corps que tu tiens, presque frêle contre toi, c'est un rocher érodé où les vagues des amours se sont brisées une à une. Cela parait solide un rocher, mais avec le temps, vois-tu, avec le temps et la souffrance, des failles s'y creusent, plus cruelles, plus profondes, toujours plus douloureuses. Je n'ai plus mal maintenant tu sais, je n'ai plus mal les soirs où je t'ai pour refuge, ni les matins où je sens ta tête alourdie contre mon cou, ton souffle chaud sur ma poitrine, ta chaleur délicieuse. Ces matins-là, je n'ai plus peur du temps qui passe et des jours qui s'allongent, des peines qui rôdent. Je n'ai plus peur de rien, pas même encore peur de toi, ni des chagrins d'avant, ni des vies désolées qui entourent mon bonheur. Elles me paraissent si loin, ces tristesses du passé qui dévoraient mes nuits, qui m'aimaient dans le noir. Elles me paraissent bien loin et ta peau est toute proche, juste contre la mienne, plage chaude et aimée qui se serre contre moi, tout contre moi et jamais assez près. Me fondre en toi, devenir une ligne de toi, une partie de toi. C'est la romance de ces réveils tardifs où j'émerge des brumes avant toi, te regardant dormir... Alors, souvent, je demande à toutes les peurs d'amoureuse de s'enfuir. Qu'elle me laissent admirer le sommeil magnifique de tes yeux, et ces langueurs exquises...
V.
12 nov. 2008
C. n'aime pas la poésie, pourtant elle coule en lui alors même qu'il l'ignore, dévalant les plaines de ses mots quand il ne la voit pas. Elle m'aspire dans ses bras, là où le temps s'arrête. La poésie, tu sais, c'est la musique des phrases, le rythme, les sons, leur dureté et leur douceur. Tu l'as sans le savoir, cette harmonie des mots. Cette poésie du souffle, même dans la pose sur les images; il y a quelque chose, juste ce qu'il faut, cette beauté de la courbe du vers, de sa douceur. Une poésie qui m'arrache amoureusement des sourires. Sourires lumineux dans l'air glacé, sourires immenses. Impossible de ne pas sourire avec C., même en essayant, même en se forçant, même en tentant d'effacer cette expression bienheureuse du visage. Impossible de ressentir cette vieille douleur tapie et de ternir ses yeux, d'abaisser le coin des lèvres. Tout rayonne tant, tout rayonne trop. Paris n'a plus les mêmes couleurs. C'est toujours beau Paris, surtout en hiver, avec les lumières bleues et oranges qui se faufilent entre les toits, les ardoises brillantes de soleil et les reflets sur la Seine, les promeneurs mélancoliques. C'est plus beau encore avec C., toujours émerveillé; et c'est si doux de lui montrer le petit square où j'aime flâner, mes rêvassoirs urbains, petites errances. Oh, elle est bien loin, cette douleur qui se voulait exquise, cette souffrance qui me coulait des doigts, que je glorifiais dans les lignes. Elle est partie et je l'ai crucifiée sur sa tombe, Notre Père, Je Vous Salue Marie, quelques oraisons pour lui donner un dernier hommage, quelques dernières lignes à lui offrir, les derniers mots, les dernières pages. Sa place sublime, loin et hors de moi, sur les pages de mon autre, sur les pages de celle qui pleure. Qu'elle y reste... Je suis seule dans mon corps avec les mots et la musique de C. Seule, enfin, sans ces yeux perçants qui me dévisageaient, qui m'ouvraient sous la chair. Seule avec les souvenirs de la belle déserteuse, ma tendre petite souffrance, ma cajoleuse traîtresse. Sois mon absente, ma chère, sois mon absente longtemps. Abandonne-moi. Je préfère rester seule avec C., enivrée, lointaine, sans toi... Sans toi...
V.
5 nov. 2008
AVANT LE SUCRE. LA PEUR.
Saisis-moi comme je suis. Saisis ma force et ma faiblesse, toutes ces parcelles d'exubérance et de douceur qui stagnent sous peau, saisis ce corps blessé qui veut encore trouver en toi un semblant de tendresse. Saisis ces pages blanches que je suis encore. Attrape-moi comme je suis, avec mes vieilles blessures et ma fraîcheur encore naissante, mon arrogance de jeune fille et ma douleur de cœur brisé. Attrape-moi maintenant, tout de suite, alors que tu hantes encore mes pensées au moment même de l'amnésie de l'écriture. Il faut que tu en veuilles, de cette candeur désenchantée qui peut encore s'offrir, qui veut encore s'offrir, qui veut tellement céder. Elle donnerait n'importe quoi. N'importe quoi pour un sourire sincère, un regard attentif, un étreinte un peu vraie. N'importe quoi pour que tu acceptes sa frayeur, sa démesure, son enfance jamais éteinte toute emmêlée de passion. C'est quelque chose d'étrange que de la voir derrière le masque, avec ses paradoxes et sa chair torturée. Oh, je sais bien que tu n'en voudrais pas... Elle aimerait devenir un caprice. Tu sais, une obsession soudaine, quelque chose qui survit aussi longtemps que l'absurde peut supplanter la raison. Quelque chose d'irrésistible, d'incontrôlable. Oh, et puis surtout. Quelque chose de vrai...Mais elle, c'est un JE. Ce détestable JE. Le JE d'une ado pseudo-gothique torturée avec une culture bégayante et une plume qui dérange. Un JE maladif, chétif, neurasthénique, un JE pleureur et inassouvi. Tu l'as bien vu, au fond, je suis un déchet de ce stade dépravé du Romantisme, celui des extases violentes glorifiées dans les pages... Celui du "vivre mal pour écrire bien", ces multiples déjà-vus du siècle noir. Clichés abjects. Et tu as vu comme ils me rongent, avec cette inexorable folie qui grimpe dans le sang, franchit tous les barreaux, efface les derniers charmes qu'il restait à mon visage...Je ne peux pas guérir, tu sais, je ne peux pas changer. Je veux qu'on m'aime comme ça, avec toutes mes blessures et toutes mes impudeurs, tous mes excès, mes piqûres d'hystérie. Je veux rester, cette gamine arrogante au corps de femme et aux yeux embués d'encre noire...
V. 22/10/08
2 nov. 2008
Cela parait si simple. Pourquoi était-ce si facile, d'être heureuse, et pourquoi ne l'avais-je jamais su? J'aurais pu aller loin, comme ça, embourbée dans ma délectation morbide, prisonnière de mes peines. J'aurais pu jeter des mots pendant longtemps, des mots revus, aimés, retrouvés, toujours les mêmes. J'aurais pu, toute ma vie, rester malheureuse et faible.C'est tellement simple, un seul prénom, une seule parole, deux petites syllabes à l'infinie douceur, que je laisse glisser inlassablement sur ma langue. C'est tellement simple et je ne le savais pas, pauvre folie de l'excentrique qui s'afflige, qui refuse de sourire alors qu'elle aime...
V.
30 oct. 2008
Je suis heureuse à vous en écœurer. Heureuse à en oublier toutes les peines et les rejets du monde, heureuse à en mépriser les autres, heureuse à en hurler. Chantante et ruisselante, perdue de joie, irradiant le bonheur. Sous ma peau, une sensation aiguë qui laisse presque sans phrases, qui laisse presque sans mots. C'est étrange, tu sais, d'avoir tellement de choses à dire et si peu de paroles, tellement d'énergie et une plume si affaiblie. Partout en moi, d'immenses battements veulent se jeter dans les lignes, mais je n'ai que de si faibles lettres pour les inscrire dans leur puissance, leur violence, leur pouvoir anesthésiant. C'était facile, avant, d'écrire sur la douleur. C'était tellement simple, de la laisser couler dans ses mains, sur ses doigts, de la jeter sur chaque page blanche. Cela tenait de l'évidence, la douleur. C'était une jouissance morbide, une extase désolée, quelque chose d'éternel. Le bonheur, c'est beaucoup plus difficile. Le bonheur, c'est l'esthétique de la paralysie, la violence de se perdre. Se perdre dans des méandres inachevés de rêveries, des douceurs alanguies de sourires. C'est compliqué, d'écrire sur le bonheur. Pour parler du bonheur, il faut se forcer à sortir de sa torpeur bienheureuse pour en tirer des mots, pour en créer des phrases. Eloigner les caresses amnésiques de la sensation pour se jeter dans le vide de la page. C'est un vide désormais, déserté par la peine, déserté par les larmes. Jadis, l'encre y coulait comme de l'eau, l'imbibait jusqu'à la destruction, l'immergeait de souffrances. Il est si sec maintenant, si pâle, ce cahier vierge de reproches, vierge de sanglots, cette lettre d'amour qui n'est plus adressée à personne...
C'est comme si du sucre coulait sur nos pages, mon amour. Du sucre et de l'opium, du sucre étourdissant, tout enivré de ton parfum....
V.
25 oct. 2008
Ce matin, en me levant, je l'ai cherchée. Un peu partout, sous l'oreiller, dans les tiroirs, sur et sous la peau, dans les cheveux, sur les pages blanches. Je l'ai cherchée longtemps. J'étais tellement habituée à sa présence, sa petite voix lancinante, que c'était terrible de ne pas la sentir toute proche, avec ses pointes hérissées et ses larmes pleines d'encre. C'était étrange, comme s'il me manquait vraiment quelque chose, une morceau de rien, une partie de moi. Je l'ai cherchée dans la musique, dans le miroir, la solitude, sur le piano. Je l'ai cherchée dans la laideur. Mais rien à faire, elle était bien partie.Je suis restée longtemps devant la glace à regarder le visage que j'avais sans elle. A regarder ces traits que je ne reconnaissais presque plus, ce visage un peu large, ces yeux rieurs. Elle s'était bien enfuie, d'un petit pas silencieux et pressé, pendant mon sommeil. Elle devait avoir préparé sa fugue depuis longtemps pour que je ne m'en rende même pas compte, elle devait l'avoir insidieusement prévu, profitant de ma rêverie pour y penser, m'échappant un peu plus chaque jour. Je l'ai cherchée encore, derrière les rideaux et derrière mes yeux. Dans les vieilles pages flétries, les écritures froissées, les lettres, les poèmes anciens. Elle ne venait toujours pas. Je devais être ridicule, avec mon regard perdu et mes mains frémissantes, enfouie dans mes souvenirs. J'imaginais les gens me demander: "Qu'est-ce que tu cherches, Marie?- Ma douleur. Elle est partie..."Ils me riraient au nez, et ils auraient raison. Je me suis allongée sur le plancher de ma chambre, j'ai réfléchi un moment. Je me suis demandée ce que serait la vie sans elle, les longues journées sans elle pour vibrer à l'intérieur de moi, les soirées passées toute seule. Je me le suis demandé et j'ai eu envie d'essayer, au moins pour quelques temps. Essayer de vivre sans elle, d'écrire sans elle, de créer sans elle. D'être moi-même sans elle. Alors, j'ai soupiré, longtemps, et j'ai cessé de la retenir. Je n'ai pas senti son souffle s'éloigner, pas plus que je n'ai entendu le bruit léger de ses petits pas rapides. Elle était déjà partie pendant la nuit, au cœur des ténèbres. Mais j'ai senti quelque chose dans mon corps, comme une étincelle soudainement illuminée, une musique. Perdre quelque chose, pour quelques heures, quelques jours, quelques mois peut-être. Elle s'est sauvée... Je ne la chercherai plus aujourd'hui, ni demain, ni après. Peut-être tard, plus tard, quand nous nous manqueront trop, elle et moi, comme des amantes perdues...
V.
21 oct. 2008
V. a une envie de tout briser. V. veut rompre avec tout, surtout avec elle même. V. n'aime pas le vide. V. n'en peut plus de se cacher à tout le monde, de se tordre les membres sur des morceaux de rien. V., elle aimerait avoir un nom bien à elle et une plume qui ne lui échappe pas. V., elle vous aime tout beaucoup trop pour que ce soit sans douleur. V. aime tout le monde, à en suffoquer. V. est une comédienne trop fardée qui jette ce faux visage à la foule pour qu'on aie envie de regarder derrière. V. est une ado attardée qui écoute du métal dans le train pour aller à la fac où elle rêvasse en amphi pendant des heures. V. griffonne sur tous les morceaux de papier qui passent. V. relit ses textes à voix haute pour essayer d'y trouver la musique. V. écrit des pages et des pages sur des sensations absurdes, des overdoses de solitude et de silence. V. aime aimer, V. aime haïr. V. crie toute seule dans le noir quand personne ne la voit. V. n'aime pas être une femme et préfère garder cette enfance déchiquetée sous sa peau. V. n'aime pas décider, elle se laisse faire. V. change en mieux, quand elle comprend sa faiblesse. V. est toujours éteinte, blessée, désolée par quelque chose. V. culpabilise tout le temps. V. se fiche des autres et aime qu'on ne l'aime pas, juste pour se prouver sa différence. V. veut que ceux qu'elle aime l'adulent autant. Elle sait que ce n'est pas le cas et tant mieux. Pour aimer V. comme ça, il faudrait une bonne dose d'excès et de folie. Pour aimer V. comme elle vous aime, il faudrait faire de l'excentrisme une religion absolue et entrer dans son monde bizarroïde. V. assume ses allégresses déplacées et ses chagrins ridicules. V. aimerait ne pas être comme ça mais se repaît de fantasmes moroses. V. est ivre d'amours, de tristesses et de regrets. V. aimerait que l'Art console de tout, même de sa propre imperfection. V. aimerait être moins cyclothymique mais sait qu'elle n'y arrivera pas. V. accroche des photos partout pour regarder les visages qu'elle aime avant de s'endormir. V. a ses formes de superstition. V. aimerait être moins égocentrique, écrire sur autre chose qu'elle même. Mais V. ne dépasse pas ce stade dénaturé du JE. Elle s'enterre dans le JE. Elle spleene...
V.
4 oct. 2008
On m'a toujours dit que cette esthétique était barbare: ces hommes trop maquillés, ces tourbillons industriels, volutes électroniques et sensualité morbide, univers atemporels, voix glaciales. On m'a toujours dit que ces images étaient malsaines, et je m'en repais comme si c'était le seul nectar des mondes. Je lèche cette musique comme une saveur interdite sur ma peau, je la lèche comme du poison, je la lèche comme du sang. J'éprouve, une satisfaction écœurée à être obscure, un désir provocateur de mordre. Je m'immerge dans l'allemand comme si c'était la seule langue qui soit, comme si elle seule avait la force d'éclipser le chaos assourdissant de mes songes. L'allemand, c'est la langue de la perversion, une merveille auditive toujours entre douceur et violence, comme je les aime. Comme j'aime. Ma vie, je l'ai toujours aimée avec sa dose de perversion, avec sa dose de mal. C'est délicieux, parfois, le Mal. Ce genre de mal si réprouvé, si esthétique, celui qui mêle une voix suave à des paroles glissantes, des bras avides. La fureur décadente de ce Néo-Romantisme subliment pourri d'inceste, de modernité atrophiée. On m'a toujours dit aussi que j'étais anormale. C'est comme ça que j'aime vivre, avec ma dose de folie instillée au goutte à goutte, une injection schizophrène, une piqûre concentrée. Une seringue amorale qui s'enfonce dans la gorge, dégoulinante de peur. Dans mes veines, je laisse venir le poison de toutes les amertumes et de toutes les glorieuses fureurs; ce délectable fluide de démence, bouillonnant sous ma peau. Il me brûle de l'intérieur comme une parole trop froide. Je me tords dans ses bras avec les yeux qui sortent de la tête, le souffle court. Je veux m'enfuir mais je le laisse me prendre, me blesser, me perdre. Je le laisse m'immobiliser sous son plaisir suintant de Mal. Le Mal des pages consumées, de l'électricité sauvage, de l'industrie délabrée. Le Mal du NOIR.
Quand j'étais petite, j'avais peur du noir. Je me serrais convulsivement contre le mur, blottie dans les draps, en espérant qu'il ne me dévore pas. J'avais raison d'avoir peur: il m'a avalée.
V.
2 oct. 2008
J'ai des plaisirs morbides. Dévorer la vie encore fraîche, arracher ma peau, goûter mon propre sang, me repaître de souvenirs. Et, surtout, vénérer la souffrance. Saisir les larmes misérables et les jeter sur les pages, les mélanger à l'encre. J'ai des plaisirs morbides et des extases ignobles: ce que j'aime, surtout, c'est la saveur sanglante des mots que la souffrance a imprimés, leur délicieuse douleur. Relire les phrases de la souffrance et les sentir percer, blesser, faire mal; dans cette infâme fragilité, celle que je n'ai jamais guérie. J'aime souffrir. Dans ma chair, toutes les épines sont celles que j'y ai plantées, avec quelques autres qui ne m'ont pas laissé le choix. J'aime la force de celles que j'ai enfoncées, leur puissance foudroyante dans mes mains, leur cruel désir de hurler. On pourrait écrire des centaines de pages ainsi, abandonnés à l'insatiable désir de la souffrance, dans une jouissance totale. Il est de beaux romans de pure mélancolie, où la souffrance devient exquise. Des poèmes amoureux aux vers qui boîtent, des épopées spleeniques pleines de soupirs, des beautés alanguies. Moi, je veux que mes pages crient. Je veux qu'elles brisent, je veux qu'elles blessent. Je ne veux pas émouvoir, je ne veux pas faire sourire. Je veux faire mal. Faire mal autant que j'ai mal, moi, le petit monstre égoïste aux yeux d'acier, ce tyran métallique des haines. Je veux juste écorcher. C'est un jeu entre nous, n'est-ce pas? Te blesser autant que moi, te saigner autant que moi, te faire jouir autant que moi. Te faire jouir des douleurs arrachées. Au bord de l'abîme, voyez-vous, je ne songe jamais à reculer: chuter, c'est beaucoup mieux. Le suicide? Non, je n'y ai jamais songé non plus. Souffrir, écrire, gémir, c'est encore mieux. Ecrire, gémir, souffrir. Toi autant que moi, moi autant que toi, nous deux noyés dans ce chaudron de souffrance. C'est l'extase du dément, mon âme, c'est ma manière d'aimer. Mon seul moyen d'aimer.
V.
26 sept. 2008
Il n'y a pas de suite. Pourquoi devrait-il y en avoir une, d'ailleurs? Je n'ai jamais voulu écrire quelque chose qui n'ait pas de fin, ni quelque chose qui en ait une. Hier, tout simplement, alors que les ténèbres enveloppaient mon corps prostré sous les draps, ta voix chuchotante me dit doucement qu'il n'y aurait pas de suite. Pas de suite, cela sonne d'une manière toute simple, mais c'est cruel, en vérité, c'est une immolation sur l'autel de la raison et de la peur. Pas de suite, cela peut paraître léger, futile, mais ça veut dire sois libre. Sois enfin libre de moi, après ces deux années d'enfer. Sors d'entre mes murs. Reprends-moi ton silence. Et dépêche toi avant que je ne revienne, dépêche toi avant que je ne puisse résister au désir de te piéger et de te le voler à nouveau. Il n'y a pas de suite. Tu disais ça avec tant de douceur, pourtant, tellement de peine. Jusqu'au dernier instant, j'ai cru que tu allais courir à ma poursuite et effacer tes paroles, panser ces blessures que tu avais ouvertes, les recouvrir de larmes. C'est étrange de se dire: c'est la fin de quelque chose qui n'existait même pas. Jamais vraiment. On se fait parfois des chimères qui nous dévorent de l'intérieur, on se crée des monstres qui nous ravagent, on les exècre mais une fois qu'ils se sont envolés nous sommes seuls, si seuls, impitoyablement livrés à nos regrets et notre lassitude. J'aurais voulu garder ton monstre, mon âme. J'aurais voulu qu'il me lacère encore la peau, qu'il écartèle mon cœur. J'aurais voulu le chérir autant qu'il me faisait mal, le garder tout près de moi, comme quelque chose d'encore possible. Un monstre vénéré avec des cheveux pâles et une voix vénéneuse.
Les gens qu'on a perdu n'ont pas de visage. Ils ne possèdent plus que le masque d'un sourire imprimé sur du papier glacé, qu'une expression figée dans l'encre, ou quelques touches de couleur dans la mémoire. Ils sont des éternels immobiles sur les photographies mélancoliques, pétrifiés dans un instant éphémère de bonheur; et vous vous souvenez à peine pourquoi ils souriaient alors, si c'était seulement pour la pose ou s'ils étaient heureux, vraiment heureux d'être avec vous, de vous parler, de vous toucher. Vous ne le saurez jamais, et vous torturez ces clichés innocents avec la rage des larmes retenues. Vous rangez ces souvenirs quelque part où vous pourrez les regarder souvent, ou alors vous les enfouissez pour ne plus jamais les retrouver, le temps que la blessure cicatrise dans votre cœur. Vous espérez que dans quelques années, vous pourrez sourire en les regardant de nouveau. (Mais vous savez que ça n'arrivera pas.)
Moi, je glisse les souvenirs entre les pages des livres. Dans les livres, il y a toujours une suite, vous pouvez toujours l'imaginer après le point final frustrant, laisser votre esprit courir sur de nouvelles pages blanches. Dans les livres, tout est toujours plus beau, plus intense; et vous aimeriez que ces images froissées que vous y oubliez s'imprègnent de la beauté imaginaire des phrases, deviennent aussi superbes. Mais quand vous les retrouvez, un jour comme ça, en feuilletant un roman aimé, vous voyez que le souvenir est bien resté le même. Aussi humiliant, aussi amer, aussi cruel. Alors, vous le rangez précipitamment autre part et vous dites d'une voix atone: "Sois sage ô ma douleur, et tiens toi plus tranquille..." C'est Baudelaire qui vous sauve encore une fois.
V.
25 sept. 2008
Il y a des jours comme ça. Vous êtes tout simplement heureuse de vivre, de savourer cet air frais qui agite vos cheveux, d'entendre les bruits familiers de la ville sur votre passage. Vous êtes heureuse aussi parce que vous allez revoir des gens que vous aimez, vous replonger dans une atmosphère qui vous manque, et un mélange de mélancolie et de chaleur emplit et confond vos pensées. Vous arrivez: on vous regarde comme une revenante, on vous étreint, on vous embrasse, on vous pose mille questions auxquelles vous répondez avec un sourire éblouissant, sincère, le sourire de quelqu'un qui est rentré à la maison. Vous regorgez d'affection, aujourd'hui, on vous en a tant donné que la joie bourdonne dans votre corps, vous écarquille les yeux. Vous êtes sûre de vous, maintenant, vous savez que l'on vous aime, vous gonflez votre ego et arborez un air radieux, jouissant de tous ces sourires autour de vous, ces mots bienveillants, ces regards lumineux. Quelque chose manque pourtant, vous le savez, alors vous vous tournez vers lui. Il ne vous a pas vue, non, il n'a pas posé ses yeux sur l'aura resplendissante que vous semblez dégager aujourd'hui, il regarde simplement le vide, perdu dans ses pensées, certainement très loin d'ici. Il est entouré de beaucoup d'autres, mais vous ne voyez que lui. En fait, vous l'avez repéré depuis le début, attendant qu'il vous remarque, mais il est trop songeur, trop absorbé par quelque chose qui vous échappe pour vous avoir aperçue, et vous voyez son attitude nonchalante que vous connaissez si bien, un peu voûté dans ses habits trop grands. Vous arrivez auprès de lui, comme surgie de nulle part, et vous voyez ce petit éclair dans ses yeux qui s'illumine: de l'étonnement, oui, mais mieux que ça. Il y a de la joie dans ce regard, une vraie joie que vous avec perçue, et elle vous réchauffe tellement de l'intérieur que vous oubliez tout ce que vous aviez à lui dire. Son étreinte vous soulève du sol. Vous êtes pressée contre lui, minuscule contre sa poitrine, vous immergeant dans son odeur, ses bras vous serrant à vous faire mal. Cela dure à peine quelques secondes et vous ne savez même plus à quoi vous pensiez en arrivant. Il n'y a que lui, ici, maintenant, devant vous, qui commence à vous parler de sa voix grave pleine de railleries, plaisantant de vous avez un sourire merveilleux aux lèvres, une douceur délicieuse dans son timbre rauque de fumeur. Là, vous êtes vraiment heureuse. Complète. Vous vous dites: "Rien ne compte plus que ça, comment ai-je pu le nier? Comment ai-je pu chercher à attirer le regard des autres alors que je ne voulais que le sien, que ses yeux sur mon visage, ses bras autour de moi? Comment ai-je pu penser que quelqu'un d'autre compterait autant que lui, avec ses innombrables défauts, son indolence, ses paroles toujours entre moquerie et tendresse, sa force maladroite?..." Vous êtes obligée de le quitter, mais vous savez que vous allez le revoir dans une heure, et cette seule idée vous fait frémir toute entière. Le moment venu, vous retrouvez sa silhouette tant aimée dans un couloir. Il vous ignore. Plusieurs fois, il vous recroise sans vous regarder. Vous feignez de ne pas comprendre, de l'ignorer vous aussi, de ne pas y croire. Il ne semble même pas vous connaître, passant et repassant à côté de vous, vous blessant à chacun de ses pas. Au bout d'un moment, vous l'appelez et lui demandez timidement, d'une voix déformée par la peur: "Qu'est-ce qu'il y a?". Il se retourne et vous regarde comme si vous étiez la dernière personne qu'il souhaitait voir. "Rien", dit-il d'abord, puis il vous adresse un reproche d'un ton lassé, fatigué, celui de quelqu'un que votre présence même insupporte. Les larmes vous montent aux yeux, vous vous défendez faiblement, il s'apprête à partir. "Tu ne me dis pas au revoir?". Votre voix est si enfantine que c'en est à pleurer. Vous vous sentez si faible, soudain, si petite, les sanglots s'étranglent dans votre poitrine. Il vous embrasse brièvement avant de filer, sans un mot, vous laissant seule dans ce couloir sinistre et mal éclairé, frissonnante dans votre robe excentrique et votre joliesse bafouée. Vous prenez la fuite pour que personne ne vous voit pleurer. Vous étiez si heureuse, une heure avant, avec tout ces sourires et le sien, très doux, dont le souvenir est votre radeau dans la tempête. Les questions se bousculent en vous si vite qu'elles vous font mal à la tête, fuyantes et sans réponses. Puis, vous comprenez; vous l'avez toujours su, en fait, simplement en le connaissant lui. Vous savez qu'être heureux de vous voir et le dire, pour lui, c'est cesser de faire parti du jeu. De votre jeu à tous les deux, votre duel, votre secret d'amants; ce combat qui vous fait lutter incessamment l'un contre l'autre, humiliant et blessant, où vous perdez toujours. Vous avez été si bête. Vous aussi, si vous aviez respecté le jeu, vous auriez dû l'ignorer, le mépriser, chercher à lui faire mal pour qu'il revienne vers vous et vous implore votre pardon, sincèrement, avec des grands yeux tristes dans la pénombre de l'automne. Mais vous, vous ne voulez plus jouer, c'est trop usant, trop dur, trop douloureux de ne jamais savoir ce qu'il est pour vous, ce que vous êtes pour lui, de ne jamais être sûre de rien, de toujours se sentir faible. Vous en avez assez de perdre et vous voulez vous rendre, avoir sa reddition et lui donner la vôtre, cela fait si longtemps après tout que vous jouez, pourquoi prendre une revanche, pourquoi continuer alors que c'est si amer, si vil, pourquoi continuer alors que vous savez que c'est lui, lui et personne d'autre avec qui vous voulez dévorer les jours...
V.
20 sept. 2008
Bonsoir, je sais que vous ne m'attendiez pas. On ne m'attend jamais, moi, je le sais bien. On ne désire jamais voir apparaître mon masque crayeux, mon visage trop poudré, mes yeux noircis, ma bouche fardée d'un rouge vulgaire acheté n'importe où. Je ne suis pas le genre de femme que l'on aime inviter aux réceptions, non, je suis plutôt celle que l’on aime insulter en cachette, dans le secret confiné des boudoirs, autour d’une tasse de thé brûlante. Je vous fais penser à La Vagabonde de Colette, cette femme distinguée qui abandonna votre monde parfumé pour la vie crasseuse et excitante des coulisses, l’extase des planches, les applaudissements frénétiques et les roses rouges jetées sur le sol des cabarets. Vous me voyez un peu comme elle, vendant aux enchères sa dignité comme si elle avait moins de valeur qu’un macaron sur vos assiettes de porcelaine. Vous me faites rire, mes belles… Ne vous rappelez-vous pas, il y a quelques années déjà, lorsque vous parliez des prénoms de vos futurs enfants, souriant stupidement dans la cour de récréation ? J’avais envie de vous défigurer pour arracher ce sourire, cette abjecte soumission, ce destin répugnant déjà inscrit sur vos ventres plats de femelles enchaînées. J’imaginais déjà les flétrissures de vos peaux lisses, la fraîcheur éteinte de vos yeux, la blancheur de vos boucles soyeuses. J’imaginais vos corps déformés par les maternités, vos mains usées par les tâches ménagères, votre regard terni par l’usure du temps. Les douleurs couraient devant mes yeux impuissants, et je tremblais de rage sous mon air attentif, avec une envie de tout briser. J’ai toujours aimé ce verbe, briser. Déjà, dans ma robe fleurie d’enfant, je me disais que je briserai.Je l’ai fait, mes belles, me le reprochez-vous ?… J’ai été fidèle à moi-même, je suis restée semblable, je suis restée cette petite fille frissonnant de rage, vibrant d’une colère froide sous sa peau blême, celle qui vous disait : « Je ne serais pas ainsi. Je ne veux pas me marier, je ne veux pas d’amour calme et ridicule, je ne veux pas de fille que j’appellerais Marie pour lui mettre des rubans roses dans les cheveux. Je ne veux pas vivre dans une belle maison avec une barrière blanche, je ne veux pas collectionner la vaisselle de porcelaine, les couverts en argent et les nappes brodées. Je ne veux pas organiser de réceptions, recevoir mes amies avec un sourire dégoulinant d’hypocrisie et parler de décoration d’intérieur. » Vous voyez, mes chères, je suis restée la même : j’ai brisé. Je me suis fardée outrageusement et j’ai continué à être une voleuse de silence, une comédienne provocatrice, une chanteuse d’atmosphères enfumées. J’ai continué à vivre des passions contrariées et à jeter ma douleur sur les pages, à publier des brouillons de sentiments aux métaphores outrées, à faire parler de moi sur les scènes underground et dans les coulisses sales. Je suis restée moi-même, une poupée gothique trop souriante pour être heureuse, avide d’extase, n’existant que pour le trop. "Vivre intensément chaque chose, en savourer la moindre gorgée ; c’est la seule chose qui me retient sur Terre", comme disait B. jadis. Cela me suffit, à moi, de vivre pour quelques instants d’extase : l’extase des pages noircies, des projecteurs et des salles bondées, des disputes d’amoureux sous les draps sombres. Je n’ai jamais changé, voyez-vous, je ne suis jamais devenue sage, pas encore, j’attendrai que le cercueil se soit refermé sur ma chair pour que le calme me gagne…
V.
19 sept. 2008
Cher B.,
On s'est écrit beaucoup de lettres, à une époque, tu t'en souviens? On arrachait des pages dans nos cahiers et on les gribouillait pendant une heure avant de se les glisser au fil de la journée, juste pour lire l'écriture de l'autre. Maintenant, j"ai cessé de t'écrire des lettres, je ne fais qu'écrire un roman sur toi: ce sera suffisant, non?... Des mois que tu demandes à le lire, ce roman de rien, cette suite d'anecdotes absurdes et insignifiantes, ce défouloire de sentiments que je garde enfoui sous mon silence. Mais aujourd'hui, vois-tu, j'ai eu la sensation que ça ne suffisait pas. J'ai eu envie de t'écrire une lettre, comme avant, mais une lettre que tu ne lirais pas, cachée quelque part où tu ne pourrais jamais l'atteindre, à moins de le souhaiter si ardemment que je t'en offrirais le secret. (Je sais que tu te fiches de cette lettre, ne me crois pas folle, je te connais si bien que j'ai mal rien qu'à imaginer tes yeux suivant ces lignes, ce brouillon d'enfermement et de solitude...)
Chaque jour, et encore maintenant, nous nous sommes affrontés. En violence et en douceur. En moi, tu sais, il y a toujours eu une part qui te haïssais. C'est cela que tu appelais notre "relation unique". Oh, c'est joli à dire, cela rend les choses un peu moins triviales, c'est un peu mieux que de s'insulter ou se cracher dessus, un peu mieux que les blessures d'avant le crépuscule. La nuit tombée, c'était l'autre part qui ressortait, celle qui te désirais proche, tout proche, des heures durant, pour te voler jusqu'à la moelle. J'ai toujours aimé le noir, tu t'en souviens? Peut-être était-ce parce que la simple joute devenait un duel à mort, une lutte désespérée pour rester en vie, pour ne pas devenir toi, une partie de toi, un cil blond, une ligne de ta main. C'était un combat sans merci où j'essayais de rester moi-même, où je te suppliais de me chérir en négociant ma liberté; et tu acquiesçais, un étrange sourire aux lèvres, en continuant d'arracher les derniers morceaux de moi qui résistaient à tes mains immenses. J'aime ça, les duels à mort. J'aime les savourer jusqu'à la dernière goutte, les laisser couler lentement sur ma langue, les contempler jusqu'à en avoir mal aux yeux. Pour qu'un combat soit délicieux à ce point, il faut savoir y jouer quelque chose de dangereux, quelque chose de violent, d'excitant, de cruel. Avec toi, j'ai joué mon âme, ma liberté et mon silence. C'est plus terrible que le reste, le silence. Jouer son silence, c'est condamner son vide, sa part de rien, son pas encore. Je ne sais pas qui a gagné, pas encore: tu es un dévoreur de silence mais je suis forte, bien plus que tu ne le crois; et je te connais par coeur, si tu savais à quel point...Pose tes cartes sur la table, mon amour, nous allons voir à qui reviendra le silence de l'autre. Auras-tu le mien, ce morceau d'éternité blotti sous ma chair, ce petit vide dissimulé sous la masse brune de mes cheveux? Aurais-je le tien, ce secret adorable, cet esclavage jouissif, ce petit vide qui me rendrait tellement, tellement puissante?... Allez, mon amour, pose toutes tes cartes, jusqu'à la dernière, et n'oublie pas de tricher en m'écrasant sous ton poids, rien ne vaudrait la peine d'être joué si tous les coups n'étaient pas permis...
M.? M.L.? V.? (Je ne sais plus sous quel nom je signais pour toi.)
PS: Si un jour tu ne veux plus te battre, si un jour tu veux cesser de jouer, je te l'offrirai, mon silence... Je me fiche que ça fasse mal. Ce sera toujours mieux que l'absence, toujours mieux que l'indifférence, toujours mieux que la liberté sans toi. Ne le dis à personne, je m'en veux d'être aussi faible, mais je te le donnerai, ce silence... Je te donnerai n'importe quoi pour un duel à mort avec toi, un duo vers la mort avec toi, un duo enchaîné à toi...
13 sept. 2008
Je jouais Chopin à minuit dans la maison déserte, priant pour que les notes attirent quelque fantôme à ma porte. Je me droguais à la musique et je pensais au silence, ce silence oppressant qui m'avait effrayée dans la grande demeure vide, ce silence blessé de ma solitude. Sous les grands arbres du jardin, il n'y avait que les ténèbres et le gouffre du silence, pas même de vent, ni un souffle de promeneur esseulé. A l'intérieur, derrière les vitres froides, il y avait la lumière presque tendre de ma lampe de chevet, et la mélodie déchirante de Chopin ravageant tout sur son passage, défiant mes doigts de lui faire offense. Je me disais "la musique vaut la peine de vivre, le silence vaut la peine de mourir." On a tendance à oublier la véritable majesté du silence, son angoisse, sa pureté toute fragile. Et moi, tremblante d'émotions dans la maison baignée d'ombre, je l'oubliai aussi en laissant le premier nocturne glisser de mes mains sur les touches noires et blanches. "Chopin est un voleur de silence", murmurais-je au piano attentif, silencieux après la tempête. J'entendis un train siffler dans la nuit orange de banlieue et je rangeai mes partitions dans un tiroir. J'éteignis la lumière. Alors, le silence m'avala.
V.
5 sept. 2008
Heurte-moi fort, plus fort, juste pour que ça fasse mal. Juste pour que ça saigne. Tu as toujours aimé ça, les plaies ouvertes...
B. aime les blessures. Il aime celles pour qui la peau n'est qu'une escale, celles qui déchirent au plus profond, là où palpite la vie. Aux heures les plus sombres de la nuit, il aime les effacer dans la douceur de son étreinte, les étouffer dans la chaleur sa voix rauque, passer des heures à les guérir. Le jour levé, il les rouvre avec une indifférence dédaigneuse qui me hurle au visage "je sais que tu aimes ça." B. a pour mots d'ordre sexe et sang; et il trouve ça si beau, si passionné, de se haïr en se jetant l'un sur l'autre, de se dire chaque matin "c'était la dernière fois". B. exige que je l'aime comme si c'était un dû et il sait que c'en est un: celui des murmures dans les ténèbres, des confidences de minuit, de tous les sanglots anciens qu'il a bu jadis à mes lèvres. Il jouit de cet amour insensé de la pauvre petite fille douée pour le cancre; de cette inexplicable passion qu'il me demande sans cesse de lui jeter au visage, juste pour le plaisir de ne pas y répondre. B. est un tueur d'enfances endolories sur le pavé mouillé des rues ou les draps rêches de l'amour. C'est un Don Juan aux traits irréguliers et au verbe incertain qui séduit par la seule force de son inconstance. D'un côté, le père consolateur qui berce dans ses bras, et, de l'autre, l'amant inassouvi dont la peau brûle. L'étreinte de B. a la saveur délicieuse de quelque chose d'impossible: c'est un péché exquis que la déraison rend plus intense encore. S'abîmer dans la chaleur de B., c'est briser les interdits les plus sévères de la logique et de la morale, se livrer à la démence de l'instant. B. est un hédoniste insupportable qui glisse des mots d'amour dans mon corsage avant de le délacer. En sa présence, tout est si évident que j'en pleure en silence: le monde est flou et je ne voix plus que son visage et ses traits obsédants, son regard bleu à l'insondable froideur. Sous l'eau chaude de la douche, je pense à ses mains puissantes qui broient ma fragilité et arrachent ma pudeur, comme si elles étaient les seules à l'avoir fait, comme si elles seules étaient restées gravées en moi. Il fait mal, leur souvenir sur ma chair. Cela me fait rire, B. aime tellement me faire crier...
V.
photo par B.
3 sept. 2008
Il y a des jours comme ça où tout est plus étrange, plus beau, comme touché par une lumière qui éclaterait de l'intérieur. Une lumière qui chante. Des jours où la pureté règne en déesse sur ces lambeaux de vie qui s'entrecroisent.Ce sont les notes qui traversent le monde. La musique du souffle et de la voix, la musique irradiant d'intensité, celle qui rend le silence absurde. Des mélodies qui mêlent quelques instants les vies des inconnus, transpercés par sa puissance. La force unique du son pour relier ces cœurs et ces peaux emprisonnés par leurs tristesses, embourbés dans leurs espoirs. Les églises ont toujours été faites pour ça.
Il lacérait ma peau. D'un œil vitreux, aveuglé de passion, je regardais ses crocs s'affairer sur ma gorge, chercher le sang de ma jugulaire en transperçant mon cou, m'embrasser avec l'avidité sauvage d'une bête. Des lignes violettes semblaient se découper sous sa chair, lignes violettes qui ressemblaient à des traînées d'encre, faisceaux lascifs de veines qui s'entrelaçaient comme des fils de torture sur la blancheur immuable de ses membres glacés. Je voulais remonter du bout des doigts ces lignes, les parcourir de mes lèvres et y planter mes crocs, sentir son essence à lui déverser son goût brûlant dans ma bouche, son poison écarlate ruisseler dans ma gorge. Fais-moi tienne, par pitié, ne me laisse plus errer seule dans les ténèbres avec ton souvenir pour seul espoir et ta beauté pour idole. Ne me laisse plus seule dans la nuit, fantôme de chair et d'os aux yeux vides, aux mains sans vie, au corps palpitant. Vole-moi cette répugnante tiédeur, absorbe ma chaleur, par pitié, rends-moi aussi froide que tu ne l'as jamais été et emmène-moi dormir. Tu avais dit une fois que notre lit nuptial serait la tombe, le velours pourpre de l'intérieur du cercueil, la douceur veloutée du linge mortuaire et la dureté glaciale du marbre noir au dessus de nos têtes. Il est large, m'avais-tu dit, il pourrait nous accueillir tous les deux, nous bercer tous les deux, nous emmener à lui seul vers le rêve. Tu l'avais dit et je me souviens encore de la douceur désincarnée de ta voix, trop inhumaine pour être oubliée, une voix sans respiration, sans vie, sans souffle. Une voix à la suavité irréelle, suintante de violence. Achève-moi, je suis la fiancée de la mort et ce mariage est sans alliance, avec pour seule promesse le goût métallique du sang sur mes lèvres, des plaies sur ma poitrine. Dévore-moi, mon amour, rends-moi froide, je l'ai toujours voulu et tu le sais, je l'ai toujours désiré, je t'en prie, dépêche-toi, je ne veux plus jamais revoir la lumière du jour lécher ma chair...
II.
Le monde avait changé. Nous étions traqués, lui et moi, traqués comme des bêtes dangereuses dans les cimetières les plus calmes, les antres les plus froides, les grottes obscures sous la montagne. Le monde des ténèbres ne nous appartenait plus. Il était devenue la proie de ces hommes de lumière à la cruauté enfouie sous les cœurs purs, aux crucifix scintillants, aux atours de moire. L'étreinte de H. était douloureuse sur ma chair, comme si la peur étreignait son corps puissant alors que nous nous allongions ensemble, à l'aube, dans notre couche mortuaire qui avait miraculeusement échappé à la profanation. Mon sommeil diurne s'emplissait de douloureux cauchemars, gémissant dans ma tête jusqu'aux premières lueurs rouges du crépuscule. Je voyais le doux visage de P., déformé par la haine, me jeter à la figure une croix d'argent étincelante de lumière, m'attacher autour du cou une chaîne bénie qui me brûlait la peau d'une douleur dévorante, et serrer, serrer, jusqu'à ce que mon corps se torde et que mon visage bleuisse de suffocation. P. ne ferait jamais ça, me disais-je en m'éveillant dans la noirceur rassurante du tombeau, non, P. ne pourrait jamais se laisser aveugler ainsi par la folie des serviteurs de Dieu. Mais dans les fin fonds de ma tête, je revoyais encore ses traits déchirés par la haine, sa voix d'ordinaire si douce et rieuse s'emplir de convulsions fanatiques. Des cauchemars, murmurais-je à H. quand il m'interrogeait sur cette étrangeté de mon regard au réveil, des simples cauchemars, rien de réel. Mais j'avais peur, tout au fond de moi. Peur pour le salut de l'âme de P., alors que j'avais perdu tout espoir de sauver la mienne, il y avait déjà si longtemps. Je me souvins des mots du docteur qui m'avait examinée avant que j'appartienne au monde de la nuit, blessants dans mes souvenirs: "Elle est la catin du démon, nous ne pouvons plus rien faire pour elle..." Non, docteur, les mortels ne pouvaient plus rien pour moi, ni la foi ni la lumière ne pouvaient me sauver, ni les bonnes intentions et les cœurs purs dont raffolent vos textes saints. Mais moi, armée de ma nuit et de ma damnation, je pouvais encore vous sauver de la perte, pauvre fous aux âmes regorgeant de perversions scintillantes...
V.
9 août 2008
Mes paroles ressemblent à des chansons pour jeunes filles en fleurs guettant l'aventure à leur fenêtre. Penchée à mon balcon, je nourris mes yeux de rêves insensés, visions de Lune, crépuscules emplis de vers; Nerval pour seul maître sous la voûte rougeoyante des cieux. J'ai passé des heures à chercher les derniers bribes des Vers Dorés pour les griffonner sur un papier porte bonheur que je glisse dans mon corsage, papier brûlant comme une promesse, dégoulinant d'encre noire sur ma peau lisse. Je laisse les pages se couler en moi. Un talisman de poésie sur ma poitrine pour protéger des mauvais sorts, du regard blessant des autres, de la vulgarité du monde. Je ris de cette superstition d'esthète en laissant les coins de la feuille entailler légèrement ma chair, une larme rouge jaillir, chaude sous le tissu.
Je porte Nerval sur mon sein, Tolkien sur ma gorge, le barbarisme Vinking à mes poignets. Je me prépare à affronter Septembre, le vent troublant de l'Automne, les tourbillons délicieux de feuilles mortes, l'envoûtement du renouveau. Un an ailleurs, un an nulle part, un an sans lui. Pourfendre le passé et se jeter dans l'inconnu avec la rage étonnante du désespoir. Je n'aime pas voir venir Septembre, les jours d'Aoùt défiler sur le calendrier aux chiffres effrayants, les pages de mes lectures d'été se réduire entre mes mains, le temps passer. Le temps s'enfuir.
En rentrant des verts horizons de Creuse, deux lettres m'attendaient. La première était de B., un mot anodin qu'il aurait pu écrire à n'importe qui. Son écriture s'étalait sur le carton, ronde et irrégulière, cette écriture que j'ai tant de fois caressée des yeux par le passé, violette sur les pages à carreaux qu'il arrachait dans ses cahiers. Elle m'a arrachée un sourire; un sourire étrange mêlé de joie et de regrets, de changement, d'angoisse sourde tapie au fond du corps.Je ne te reverrai pas, B., il y aura toujours une bonne raison, toujours un prétexte, on se manquera mais on fera exprès de s'éviter, histoire que les souvenirs s'éteignent...
La deuxième était de P. Deux pages d'une belle plume assurée, trésors de vocabulaire, joie éclaboussant les mots, passion libérée dans le langage. Je l'ai lue plusieurs fois pour en savourer la plénitude; le sens et l'harmonie des sons, le même sourire inextinguible que la veille lorsque sa voix résonnait dans la nuit. J'aime les lettres, ce côté désuet et laclosien, j'aime contempler l'écriture de l'autre, et j'aime les garder précieusement dans mes tiroirs à secrets, dans ma chambre d'adolescente... J'aime les mots que l'on garde gravés dans sa chair, pressés contre sa peau, ceux qui battent dans la poitrine et martèlent incessamment la tête, ceux qui restent quand tout espoir est perdu...
Vers Dorés
Homme ! libre penseur - te crois-tu seul pensant Dans ce monde où la vie éclate en toute chose : Des forces que tu tiens ta liberté dispose, Mais de tous tes conseils l'univers est absent.
Respecte dans la bête un esprit agissant : ... Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ; Un mystère d'amour dans le métal repose : "Tout est sensible ! " - Et tout sur ton être est puissant !
Crains dans le mur aveugle un regard qui t'épie A la matière même un verbe est attaché ... Ne la fais pas servir à quelque usage impie !
Souvent dans l'être obscur habite un Dieu caché ; Et comme un oeil naissant couvert par ses paupières, Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres !
Gérard de Nerval.
8 août 2008
Cela rampe sous la peau. C'est quelque chose qui ronge les veines, dévore la chair de l'intérieur, une pourriture sous la blancheur si lisse en surface. Des larmes invisibles qui saignent tout au fond, brisant les pores, perçant les joues. Personne ne le saura. C'est seule que je pleurerai, le soir dans mon lit, dissimulée dans les ténèbres. Personne ne m'entendra, si ce n'est les chats errants dans la nuit, les araignées sur le sol poussiéreux, les fantômes vacillants. Les nuits, sont des masques pour les larmes. Quelque fois, P. éclaire ces nuits. Je m'assois par terre dans l'obscurité, le sourire gagnant mes lèvres sur mon visage baigné d'ombre. Je sens les sanglots s'étouffer dans ma poitrine. J'écoute sa voix grave égrener des vers dans l'étrange noirceur de la nuit villageoise, m'emplir les oreilles de littérature, m'éveiller de nouveau au rire, ce rire sincère et doux qui monte dans la gorge, emplit la bouche, réchauffe le corps tout entier sur son passage. Quand je parle à P., je ne pense plus à ce qui blesse. Je me laisser bercer par nos mots à en oublier l'existence, les tourments quotidiens, la prose infâme des jours de peine dans ma verte contrée de Creuse. Le silence troublant de la campagne ne m'emplit plus de cette angoisse sourde de citadine qui se languit des voix ferrées, de l'effervescence nocturne, de la paresse mordorée de la Seine sous ses fenêtres. J'imagine P. assis sur les marches de sa cathédrale d'Auvergne avec son téléphone à la main, frissonnant avec moi dans les ténèbres, citant Rimbaud d'une voix vibrante, laissant son rire s'emmêler au mien sous les réverbères jaunes et les rayons de Lune. C'était doux, de ne pas être seule avec son chagrin et les phrases de ses auteurs de chevet suspendues aux lèvres. De ne plus entendre papa tousser à s'en déchirer la poitrine dans la chambre d'à côté, maman crier dans ses cauchemars. Je me sentais si bien dans le tissu léger de ma chemise de nuit, assise en tailleur sur le plancher ciré, pressant le téléphone contre mon oreille brûlante. C'était si différent. Je passerais des heures comme ça, buvant des sons, plongée dans l'ombre, avec la patience de P. pour écouter mes fantaisies, mon avidité à entendre les siennes. Ne raccrochons jamais avant l'aube...
V.
28 juil. 2008
Longtemps, j'ai nagé dans tes eaux rongées par le mensonge, dévoré tes quelques mots jetés dans l'air lourd, aspiré ton essence comme un poison délicieux et fatal. Une saveur douce-amère dont je me recouvrais les lèvres à en perdre le goût des miennes. Longtemps, je me suis contentée de tes phrases pour tout breuvage, de ta voix pour musique, de ton odeur pour parfum. Tout simplement de toi.
Je t'attendais, des heures durant, dans des salles sinistres qui s'égayaient de ton regard. Je me levais, chaque jour, heureuse de remplir ma journée de toi. De remplir mes secondes de ton rire, mes poumons de ta fumée. Je m'empoisonnais avec tes effluves de tabac car elles venaient de toi, jaillissaient de tes lèvres. Rien n'était plus précieux au monde que ça, aucun parfum coûteux, aucune fragrance sucrée. Seulement la nicotine qui s'échappait de ton corps et emplissait le mien, enivrante. "Tu es la seule personne au monde à me remercier de te pourrir les poumons!"Tu riais de mon habitude de respirer la fumée avec toi, m'embrassant pour me la faire partager, tout amusé de cette lubie nouvelle. Tu te disais que c'était une fantaisie de plus à mon excentrisme, cette marginalité exagérée qui t'arrachait toujours un sourire. J'arrivais fardée, gainée de couleurs criardes et de corsets flamboyants, marchant avec arrogance sur douze centimètres supplémentaires, jouissant de la provocation. J'aimais les regards effarés et désapprobateurs sur mon passage, les quolibets, les moqueries, les voix méprisantes qui m'appelaient la pute gothique. Mais ce que j'aimais par-dessus tout, c'était ta réaction. Un mélange de désespoir amusé et de réprimande pleine de tendresse, quelque chose entre le rire et l'exaspération, que je chérissais sans le dire. Tu m'appelais ma petite traînée frivole, avant de me soulever de terre pour me faire tournoyer dans tes bras, comme un jouet trop léger. Je protestais pour la forme et riais à en perdre la raison, simplement, pour rien. Parce que c'était un jeu. Un jeu cruel pour ceux qui savent qu'ils vont se perdre.
Hier, j'ai pleuré dans ma chambre d'enfant, la tête enfouie dans mes genoux repliés. Hier, avant-hier, et depuis des semaines. J'ai pleuré car je savais que je t'avais perdu. Car je ne voulais pas imaginer Septembre sans te revoir. Les salles les plus peuplées seront vides, les jours de soleil seront gris, la pluie ne sera plus un prétexte pour me blottir dans ton manteau. Je penserai à toi chaque jour entre mes pages gribouillées et derrière les classeurs, ou sur mon oreiller encore couvert de tes cheveux.
Quand je parle de toi, désormais, je dis "mon meilleur ami." Cela sonne un peu faux. Tu étais tellement plus que ça. Tellement plus complet que ça. Confident, frère, ami, amant, je ne sais quel est le terme le plus juste. Tu étais tout cela à la fois, je crois. Je m'agrippais férocement à toi, des nuits durant, buvant tes mots et les conservant comme un trésor secret tout au fond de ma tête. Je les laissais couler sur ma peau, longtemps, jusqu'à ne plus sentir rien d'autre que leur caresse. C'était un temps étrange, tu sais, un temps où je te différenciais à peine de moi tant tu étais une évidence, trop mêlée à moi pour pouvoir disparaître. On s'aimait. Tu t'en souviens?Tu disais que j'étais le choix déraisonnable, mais que tu ne pouvais pas m'abandonner pour elle. Tu l'as bien fait pourtant. Je croyais que tu haïssais la raison autant que moi, cette insupportable rationalité, cette science présomptueuse qui se donne le droit de tout régir, s'octroyant le contrôle absolu de la réalité. Je pensais que tu étais comme moi, trop guidé par les sens pour pouvoir s'abaisser à cette tiédeur, trop violent pour plonger dans cette abjecte modération, trop bouillant, trop excessif. Tu connais les mots de Dieu, n'est-ce pas? "Il faut être glacé ou bouillant, les tièdes, je les vomis de ma bouche." Tu sais que j'ai mille fois maudit Dieu dans mes accès de rage, et sans jamais le regretter une fois ma fureur partie; tu sais aussi qu'il est mort, mais il aura prononcé au moins une phrase vraiment divine, céleste, une phrase dénuée de mysticisme béat ou d'autorité impérieuse. Cette phrase là, c'était un code d'honneur entre nous deux, un code informulé qui guidait nos âmes; et je le croyais trop puissant pour céder devant tes tentatives de raison désastreuse. As-tu jamais eu l'impression de me trahir? Tes yeux étaient humides mais tu étais si sûr de toi, si fier de dire j'ai choisi.Oui, tu as choisi et ce n'était pas moi. J'ai joué et j'ai perdu, et si tu savais comme cela blesse au fond du corps, sous la poitrine; et comme cela me brûle les yeux, les joues, la peau toute entière...
Ta meilleure amie. Oui, bien sûr, j'accepte le titre. C'est un honneur. Mais c'est, si vide de sens...
V.
2 juil. 2008
Nuits d'été, plaisirs d'été, insomnies d'été.
Je laisse couler le temps sur nos peaux comme la promesse de l'oubli impossible. Les minutes filent vite dans la chaleur, si vite que j'ai l'impression de me perdre dans les ombres, ces brumes que l'obscurité disperse dans la moiteur de ma chambre d'enfant. Dans le miroir, je vois les mouvements de mon corps sans pouvoir les saisir, des courbes de chair qui s'enlacent, des gestes simples. Ils sont d'un autre corps, d'un autre femme, d'une autre moi. Je crois, que je me perds moi-même en ton absence. Mes pages sont pleines de sang et mon souffle est hagard. Mes yeux sont secs pourtant, et j'ai essuyé la dernière goutte de mes larmes nocturnes; mais le vent du Sud a fait jaillir en moi des sensations que je repousse les dents serrées, les lèvres mordues, le regard fou.
Je me suis jetée sous l'eau et j'ai cessé de respirer. Mais tes yeux me suivaient encore.Ils sont comme peints à l'intérieur de moi. Je vis dans une prison de toi et j'en ai perdu les clés...
V.
30 juin 2008
Pages malsaines d'un été Consumé dans les ténèbres.
Je ne veux pas cesser d'y croire, non, je ne veux pas ainsi simplement cesser d'être. Je ne veux pas, vivre sans les frissons détestés de ta voix sur ma peau, de ton souffle près de moi. C'était beau tu sais de vivre, c'était beau et je ne veux pas que ce soit la fin, je ne veux pas qu'elle vienne, je veux continuer à marcher sur tes traces, à errer sur tes pas, à hanter la grisaille morose de tes jours. Je veux, que tout ceci ne soit qu'un rêve. Je ne veux pas revoir, les songes abhorrés du petit matin lorsque le jour se glisse sournoisement sous les volets de fer. C'est le noir que je préfère, tu le sais si bien...
V.
Si seulement je pouvais te haïr B., si seulement je pouvais te vomir.
Si seulement je pouvais cesser d'être si faible.
J'ai envie de le hurler tu sais. Qu'il est lourd notre secret sur mes épaules, comme il me fait mal. Comme il pèse sur la soudaine froideur de mon corps. Il ronge ma peau. Reviens, ça ne rime à rien sans toi de vivre.ça ne veut plus rien dire.Même écrire je n'y arrive pas.Appelle-moi ce soir, reviens demain, viens vite.Je t'aime à en crever, tu le savais ça pourtant...
V.
21 juin 2008
Je le sais pourtant que c'est un soir de fête. Je le sais pourtant qu'ils s'amusent et qu'ils rient, je le sais qu'ils chantent dans les ruelles de Paris à en avoir mal à la gorge, je sais pourtant qu'il s'amusent jusqu'à en perdre le sens du temps. Je sais que la musique explose dans leurs veines avec la puissance libératrice et envoûtante du son, l'extase des ondes.Mais comme vous me manquez messire... mais comme je sens seule...
V.
Quelques instants... Quelques errances... Et des pages, qui s'achèvent...
V.
14 juin 2008
Je suis double, oh si tu savais. J'écoute, sans cesse, ces orchestrations exaltantes emplies de tes mots. Comme une promesse d'éternité. Mes rêves, se trouvent peuplés de ton visage. Tu es, un compagnon nocturne dont l'absence est terrible.
Puis, le jour levé, il y a lui. Ce désir incontrôlable qui me pousse à m'abîmer dans l'infini de ses bras toujours ouverts, la chaleur de son corps, la fragrance enivrante du tabac dans son cou ou sur ses lèvres. C'est une énergie insoutenable qui palpite entre nos doigts, rampante sous la peau, se faufilant dans les veines, plus violente qu'électrique. Je veux, me repaître de lui jusqu'à être dégoutée par le moindre frisson de sa peau, me fondre en lui jusqu'à en être écoeurée, jusqu'à le détester. Je veux, le dévorer jusqu'à la répulsion. Je veux le consommer jusqu'à la dernière goutte, m'en abreuver, m'en nourrir, m'en répugner. Je veux vomir mes derniers souvenirs de lui et hurler encore tremblante les mots de ma libération. L'amour, avec lui, c'était une chute. La plus cruelle et haïssable des chutes. L'amour, c'était tomber au plus bas de moi-même: c'était ramper, c'était pleurer, c'était gémir. C'était, la plus abjecte des soumissions. Je veux, tu sais, qu'il me prenne jusqu'à me blesser, qu'il me donne tellement de lui que je ne puisse plus supporter son souffle. Je veux, qu'il me remplisse jusqu'à en suffoquer.
Et alors, enfin, je pourrais être à toi. Je serais, libre de venir à ta rencontre avec des yeux qui te regarderont différemment, des yeux ouverts, des yeux envoutés. Tu sais, cette nuit, j'ai fait un rêve; le voici: j'ai rêvé d'une promesse. Tu sais, cette promesse que l'on fait le sourire aux lèvres, l'exaltation bondissante dans le corps, les mains tremblantes. L'abandon ultime, cette acceptation extatique de sa propre faiblesse. La promesse douloureuse dont le gout amer est effacé par le désir incontrôlable qui vibre dans la poitrine. Une promesse, de tendresse et de souffrance. De dépendance.
Et puis, il est venu envahir ce rêve. Il m'a peuplée de sa voix rauque, sa démarche nonchalante, ses yeux profonds. Il m'a fait croire que ce rêve était faux. Que seul lui existait dans mes songes emplis d'espoir. Mais ce rêve, fait partie de ceux que l'on n'oublie pas. Il est intense, parfait, comme inviolable. Il n'a pas pu me faire oublier, ce rêve, jamais, pas même dans la jouissance de la fusion avec son être de nuit. Pas même, dans le foyer si protecteur de ses bras autour de mon corps assoupi. Même dans l'union.Alors je sais, que je ne l'oublierai pas.
Il existe, certaines évidences. Et tu en fais partie. T'aimer, c'est quelque chose qui s'impose comme le produit de l'évidence la plus pure, la plus stable, la plus réelle. L'évidence de la passion qui ne sait pas ce qu'elle est, trop consciente de sa puissance pour s'avouer qu'elle existe. Tu es, la sublimation exhaustive de mon être. Une transfiguration magnifique, sublime, parfaite. Alors, laisse-moi me fondre en lui. Laisse-moi m'absorber dans son étreinte pour qu'il sorte de moi, qu'il me révulse, pour que je sois libre à nouveau d'être tienne. Pour que t'aimer, ce ne soit pas un renoncement, mais l'apogée exaltée d'une libération...
V.
11 juin 2008
Fin d'année, le dernier été.
Les doux traits de cet amant endormi sur les photos en noir et blanc que je prends à son insu. J'entends encore le rire délicat de M. te dire: "Marie, elle est née avec un appareil photo dans les mains!". Oui. J'ai toujours détesté les fin d'années. Elles sont sinistres. On prend des centaines de clichés pour garder le visage de ces êtres au fond de nous. On contemple ces pâles copies de leurs traits sur du papier glacé comme des talismans au pouvoir mystérieux et intime. Des talismans qui feront mal, plus tard, quand solitaire nous dirons j'ai tout gâché. Les films ce serait peut-être mieux: j'immortaliserais tes mouvements, ton souffle, cette vie frémissante qui palpite sous ta poitrine si tiède. J'entends ton coeur, souvent, tu sais.
Je l'avais toujours su pourtant que la fin devrait venir. Une fin brûlée par le soleil, rompue par le temps. Une fin se détachant dans les souvenirs en noir et blanc ou en sépia, avec l'amertume délicieuse que l'on donne aux vieilles choses. Cette fin-là, c'est l'antre d'un brocanteur. Des images vacillantes couvertes de poussière et emplies de souvenirs, d'images, de sons éclatés. Donne-moi encore un peu de temps, oh rien qu'un peu je t'en prie, juste assez pour gouter encore la fumée enivrante à tes lèvres, brûlante dans mes poumons. De toi, je garderai au moins ces traces là au fond du corps quand tu m'auras oubliée, quelques cellules pourries par la nicotine. On se reverra tu sais. Tout le monde dit ça, même toi. Elles disent toutes ça avec leurs regards d'anges, leurs sourires étincelants. Mais sous leur chair, elles ont envie de tout recommencer, de partir à l'aventure. Le passé, elles veulent pouvoir l'évoquer, mais le regretter c'est un peu trop. Elles ont, quelque chose de juvénile sous leurs corps de femmes qui veulent jouer dans la cour des grands. Elle savent détruire, mille fois détruire, pour tout recommencer. Elles ne sont pas comme moi, à chérir chaque détail comme s'il allait mourir, à enfermer chaque parole dans le coffre verrouillé de leur coeur. Elles ne sont pas, vieillies avant d'avoir vécu. Je m'abîme dans leur pureté poudrée en espérant retenir toute ma vie l'odeur délicieuse de leurs rires cristallins. En espérant, leur ressembler un jour.
On remplit ces derniers jours de banalités, n'est-ce pas? Des banalités qu'on aime à dire et redire car elles ont la poésie d'une flamme qui va s'éteindre. Des banalités qui ont pour elles la voix vibrante de ceux qui les prononcent. Des voix toutes différentes, étranges, uniques. Des voix qui disent: - Ecris-moi un mot... - On s'appellera... - Ne m'oublie pas... - A très vite... Et, la voix rauque du fumeur: - L'année prochaine tu vas m'oublier, j'en suis sûr... Puis la mienne toute tremblante: - Non, non, jamais... Tu le sais bien... Mais serre-moi fort quand même avant de t'en aller... Juste au cas où... - Au fond tu dois me détester... - Oh, oui... Mais ne t'en vas pas...
Les autres voix sont insouciantes. J'ai envie de leur jeter mon désespoir à la figure. Je pourris d'idées morbides, mes belles, le savez-vous? J'imagine vos corps devenus anguleux, ridés, flétris, j'imagine des vies gâchées passées à user votre beauté, à déchirer votre foi, à éroder la douceur de vos peaux lisses. J'imagine des voix chevrotantes et des sanglots de veuves. J'imagine des vies cueillies toujours trop tôt, des vies déchues, des vies brisées. J'ai l'impression de voir vos os percer sous votre chair comme sous le couvercle du cercueil. Je vous fais peur, je sais; heureusement que vous ne savez pas les images qui me nourrissent, chères amoureuses emplies d'espoirs. Heureusement, que vous ne voyez pas la mante noire qui me recouvre. Les voiles obscurs de veuves. Je porte le deuil des mots sur mes épaules livides. Oh si tu savais...
V.
photos 1 & 2 par Maeva photo 3 par Vastriel photo 4 par Bérenger
30 mai 2008
C'est beau, cette violence. Cela s'empare de moi avec la foudre encore invisible de ce qui est trop puissant pour être écrit, trop parfait pour être dessiné. Cela me prend, les mains vides, l'esprit incohérent, le corps prostré. Cela m'envoûte, avec cette force ambiguë: délice et souffrance, cruauté pleine de douceur. Oh, si tu savais comme tu es loin. Cela m'énerve cela me blesse cela me crève cela me brise cela me tue cela me viole cela me vole cela me perd cela me ment cela me hurle cela me souffle cela me tourmente cela me pleure cela me parle cela me peine cela me brise brise brise brise Je ne sais même plus, son nom.
V.
28 mai 2008
C'était comme, une violence mêlée de douceur, un tiraillement tout au fond de l'âme, des voix envoûtantes dans l'eau secrète de mon corps. J'ai cherché à comprendre, ce qui faisait de moi cette chose emplie de foudre, cette chair pleine de fureur, et je n'ai jamais su. Tous ce que j'ai compris, c'est que j'avais cédé: tu avais pris ta place en moi, parmi ceux que j'adule, parmi les prisonniers de l'abîme de mon cœur. Tu étais condamné, à entrer dans la ronde démoniaque de ceux qui habitent mes songes, cette danse macabre, cette danse morbide, cette enfer inachevé. Tu sais, c'est comme si tu avais été créé pour être aimé de moi: le dandysme provocant, la poésie mêlée de noirceur, les phrases belles et tortueuses, le rire facile et doux. Tu étais, destiné à me rendre les épreuves plus difficiles encore, à m'envahir de doute et de douleur, à faire surgir en moi l'horreur inavouée de l'incertain. Je me laisse, emporter par tes mots. J'écoute, des sons, qui me font penser à toi. Des mélodies, faites de toi. Et je ne peux plus, cesser de penser à l'avenir empli de tes mots: que puis-je, moi, amante incontrôlable qui donne sa flamme a en perdre la raison, qui la donne à de multiples êtres, à de multiples sons, à de multiples phrases? Oui, que puis-je faire, moi, la courtisane condamnée aux mille visages, aux mille amours, aux mille voix graves? Que puis-je faire, moi, la petite fille impulsive qui livre à tout le monde sa passion, qui se laisse emporter, qui vit chaque chose, avec l'intensité de la première fois? Que puis-je encore garder et taire, moi qui ne sait, que cracher des mots, que cracher des phrases, que donner ma passion, que donner ma foudre, que donner une parcelle de mon être à chaque main qui s'ouvre? Je ne puis qu'être déchirée, en mille morceaux de passion éparpillés sur le sol. Des morceaux de verre, des morceaux de rêve. Quelques éclats brillants maintenant brisés par la chute. Quelques lambeaux de femme, écorchée par l'abîme de son cœur...
V.
25 mai 2008
Je ne sais pas, comment cela m'est venu. Cette fièvre incessante d'aimer. C'était toute une tension qui envahissait mon corps, des éclairs dans les fibres des doigts, un courant gigantesque de puissance qui traversait le cœur comme crucifié de passion. Je me souviens, exactement du jour, où j'ai commencé à t'aimer. Je sentais mes certitudes partir en lambeaux, la honte m'envahir, la violence me traverser. C'était, extatique et malsain à la fois. Comme toujours avec toi.Puis, c'est devenu un jeu: un jeu incessant et cruel, un jeu incestueux, un jeu freudien. Je t'aime tu sais, non moi je te déteste, je te hais, je hais ces tremblements qui m'envahissent, cette sensation horrible d'être en faute, cette tentation d'adultère adolescent, cette énergie qui pousse à me jeter dans les bras que tu m'ouvres, dans l'odeur que tu portes. Ce courant invincible, qui pousse à s'abandonner. Et avec lequel, tu joues.Je me suis servie de toi, comme d'un matériel inspirant et stylistique sur les pages de ma tragédie encore inachevée. Souvent, après une journée emplie de toi, je jette sur les pages des phrases bariolées toutes suintantes de ton nom, de tes gestes, de tes mots. Tu me fais tellement sourire, même quand tu me fais mal. C'est un sourire délicieux et résigné, un sourire d'artiste: je sais que plus j'ai mal, plus mes pages seront belles, plus elles seront puissantes, plus elles auront cette flamme si déchirante de la vérité. C'est une satisfaction morbide d'écrivain qui se connait, un peu trop peut-être. La jeune fille souffre au fond de moi, souffre à en perdre le sens du temps, mais la créatrice, la plus puissante, se délecte et se nourrit de sa douleur. Elle est, si cruelle. Elle ronge, mes derniers lambeaux d'humanité. Elle me vampirise, en vérité, quelle ironie du sort. J'en rirais, si ce n'était pas si blessant: un rire qui déchire, qui écorche, un rire glacé.Alors, au fond de moi, je te supplie de continuer. De ne pas faire de moi, une amante comblée et heureuse. Car alors, je vivrais dans un bonheur béat et sublime qui m'empêchera, longtemps, de couvrir mes pages de beauté. Et je t'en voudrais, à en mourir de haine.Continue, ma chère âme, continue à me faire mal, continue à me faire couler en larmes noires, en larmes d'encre. Continue, à me blesser. L'Art, tu sais, c'est le plus beau des Sacrifices: et j'ai déjà choisi le mien, jadis, il y a tellement longtemps...
V.
22 mai 2008
Mes mots, ne me ressemblent pas. Mais j'ai tellement besoin, de dire...
Si tu savais combien je n'en peux plus, de ces faisceaux d'énergie qui jaillissent de sous la peau et qui plongent tout droit dans le coeur, blessants, aiguisés, imparables. Si tu savais combien il est lassant de ne pas être soi-même. De se constituer, peu à peu, une armure hérissée d'épines pour enfermer sa fragilité dans les recoins les plus obscurs de son être. Et de comprendre, après, que tout le monde te prends pour quelqu'un d'autre. Pour quelqu'un, de désinvolte et d'invincible. Pour quelqu'un, qui ne souffre jamais. Qui ne sait même pas, ce qu'est l'échec. Qui n'a jamais, versé une seule larme de son visage impassible. Qui est incapable, de vivre.
Il en est peu, je crois, qui savent. Peu qui ont connu la voix que j'ai la nuit, dans l'ombre, quand la noirceur rend l'instant intime et que je jette mon armure à terre, que je dénude mes mots. Je me souviens d'avoir pensé, une fois, que B. était peut-être le seul à connaitre celle-là, cette moi dévoilée, fragile, hypersensible, cette moi des nuits chaleureuses où ma carapace n'était qu'un souvenir lointain. Demandez donc à B. si je suis timide, demandez-lui si je suis faible. Et il vous dira oui, infiniment oui, si vous saviez à quel point. Si vous saviez, avec quelle intensité. Si vous saviez, combien il est facile de lui faire mal, quand elle ne se cache pas. Quand elle vous fait confiance. Quand elle vous aime. Quand elle ne se cache plus. Je l'entends d'ici prononcer ces mêmes phrases avec des mots différents, de sa voix de fumeur, avec ses mots bien à lui, ses mots plus simples. Il vous le dira, lui, il vous le dira sûrement. Mais est-ce seulement ce que je veux? Quelque fois, je me surprends à vouloir que vous me connaissiez pour ce que je suis. Et non, pour cette créature inhumaine, insensible et invaincue que vous voyez chaque jour dégainer sa provocation avec un sourire exaspérant de triomphe. Une traînée à la plume violente, cruelle, acerbe, à vous faire enrager. Mais l'autre moi est tellement, tellement, destructible. Il est si facile, de lui faire du mal. Si facile, de la rabaisser. Elle est, si faible.
J'y croyais, tu sais, j'y croyais vraiment. J'ai cru que j'avais, de l'importance. J'ai cru que j'allais oublier, que j'allais vivre, que j'allais cesser de souffrir pour un être qui n'aime de moi que le jeu. J'y ai cru, n'est-ce pas, j'y ai cru à en vaincre mes derniers lambeaux de timidité et à jeter mes mots impulsifs sous ton regard dénué d'indulgence. J'y ai cru jusqu'à la fin, jusqu'au dernier moment, jusqu'au dernier souffle de l'erreur. Et si tu pouvais savoir, comme cela peut faire mal de se tromper. Comme cela fait mal, de faillir. D'avoir pris le risque, et d'avoir perdu...
V.
11 mai 2008
J'écris, des lettres d'amour adressées à personne. Des lettres de délivrance, des lettres de solitude. Je jette des mots blessés sur les feuilles vierges et laisse le bout de mes doigts jouer avec les coins de la page. Elle est délicieuse,la blessure du papier. Elle a ce quelque chose de noble du sacrifice, du sang versé sur l'autel du Beau. Sur l'autel de la possession. D'une possession qui ne s'achève pas.
Jadis, quand je croyais ne plus t'aimer, je laissais tes mots couler sur ma peau avec la désinvolture forcée d'une amante qui espère encore. Puis, j'ai cessé de me mentir. Alors, j'ai vu que tu étais mon souffle, que tu étais ma vie, que tu étais mon sang. Que ton nom vibrait dans mes veines avec la moindre de mes phrases, avec le moindre de mes gestes. J'ai compris, que t'oublier était un mensonge. Le mensonge haïssable de celle qui croit être libre. De celle qui croit être indifférente. De celle qui croit, que sa vie lui appartient. Tu sais, je pensais que ce serait facile. Je pensais, que je n'avais plus besoin de toi. Mais c'était, ton retour que je cherchais en fuyant, ta voix que j'attendais pour me retenir, tes bras que je désirais pour me rattraper dans ma fuite. Je ne voulais, que toi.
J'ai écrit, sur toi, des dizaines de pages. Des pages que l'on oublie pas. Une, tragédie en cinq actes dont tu es la présence centrale, le noeud, la source de violence. Le jaillissement du drame. J'ai noté: "B. m'écrivait des lettres d'amour avec un stylo violet sur les pages arrachées de mon cahier d'allemand." J'ai parlé, de ta démarche nonchalante et de ton indolence, de nos joutes verbales, de notre incessante manie de se chercher, se provoquer, de se vouloir à en perdre la raison. De nos jeux qui m'évoquaient l'inceste. De nos phrases murmurées la nuit, sous les draps brûlants, ces confidences nocturnes qui nous étaient si chères. Oh toi. Chère âme, reprenant mes mots et les remaniant avec ta fougue littéraire tout juste découverte pour remplir les dernières pages de mon cahier d'errances. Toi, t'insérant dans mon univers comme si tu étais né pour y vivre et reprenant mes inspirations pour recréer de nouvelles phrases, de nouvelles lignes. Toi, ma cohérence. Mes égarements. Mon choix déraisonnable. Mon choix de l'emportement. Et puis, surtout, ma blessure. Ma faiblesse...
V.
10 mai 2008
Je ne sais, comment ces visions se propagent en moi et envahissent ma tête. Elles parcourent mon corps comme balayé par l'orage, emplissent mes mains de fièvre. Elles versent leur ire dans mes veines, me tourmentent, me mène dans leur danse insatiable de cris à peine glissés. Des hurlements qui me réclament avec la folie terrifiante de ceux qui ont besoin de moi. De ceux qui souffrent. Ecrire, c'est dans mon sang, dans mon âme, sous ma peau. Cela explose de toutes parts en moi avec une violence incontrôlable et frémissante, presque barbare. Ecrire, j'ai su cela avant même que le premier cahier ne soit présenté à moi, avant d'avoir saisi le moindre stylo, avant de savoir parler. C'est même, dans mon souffle. Alors, je fixe les vertiges. Je laisse mes doigts furieux graver l'intensité des sons, peindre la douleur, dérober mon moi. Je laisse, les mots me voler. Je laisse je, devenir un autre. Je m'abandonne, de tout mon corps, telle une amante possédée. Cela doit être pour ça, au fond, que je souffre de l'amour. Car je suis déjà, l'épouse des mots. L'épouse des phrases, l'épouse des lignes, la mère des pages. J'ai mille amants et je les laisse me dominer avec aux lèvres le sourire de l'extase: l'ivresse, l'exaltation, le souffle du Beau. La jouissance du créateur. Tu l'avais dit M., je suis une prostituée de mots, une traînée qui offre son corps à qui veut bien nourrir ses lignes, à qui veut bien nourrir ces pages. L'écriture fait de moi une catin aux jupons gonflés d'encre, au corps ouvert, au verbe fluide. Tu vois, c'est pour cela que je ne veux pas d'enfant. Car j'en ai, déjà trop. Car j'en ai de mille pères, de mille mères, de mille vents, de mille âmes. Car les putes telles que moi ne portent pas de germes dans le ventre mais dans chaque fibre de leur être, dans chaque pore de leur peau, dans chaque cellule de leurs cheveux. J'ai été, dépucelée avant d'être femme. J'ai été, prise de force avec mon corps juvénile, mon torse plat, mes cheveux courts. Devant vous, j'exhibe avec ironie mon prénom virginal, ma passion vivace, mes mots tendres à la poésie des mauvais jours. Mais vous ne savez pas, que je suis une fille facile qui s'abandonne, chaque nuit, à un nouvel amant. Une gamine indécente qui s'offre à tous les vents qui passent. Qui porte, plus de visages en un mois que dans mille vies d'êtres fades. Qui se laisse devenir, de plus en plus faible.
"J'ignore à quoi ressemble mon livre écrit d'un seul geste, d'une seule levée d'encre. J'ignore ce qu'il a pour plaire - pas d'intrigue, pas de noeud, pas le pelote sentimentale - mais je sais, je sens en lui une chose importante: un tendeur qui de la première à la dernière phrase tient le tout. Corde vibrante...au bord de rompre?"(Gilles Leroy, Alabama Song)
V.
3 mai 2008
Objets inanimés, avez-vous donc une âme?...
Jadis, tu nageais dans les eaux claires du début du monde, les ondes limpides, les cascades violettes que l'on réserve aux rêveurs des limbes. Ton visage angélique avait cette pâleur si spéciale que l'on décerne aux nymphes, cette innocence un peu naïve qui émeut toutes les mères, ce regard candide dont j'exécrais la pureté. Tu me répugnais, moi, la poupée de porcelaine aux yeux crevés, aux larmes d'encre, aux cheveux arrachés, à la robe flétrie. Tu étais la poupée vivante que tous adoraient à l'ombre des sycomores, les nuits d'été, quand je restais près de la rivière en espérant que le roi des aulnes m'emporterait. J'étais un jouet délaissé par des enfants à la violence précoce, aux mains cruelles, aux jeux barbares. J'étais démantelée, maquillée, touchée, utilisée. Et toi, tu me laissais sur le bord de la route quand j'avais trop servi, quand mes mains s'abîmaient, quand mes lambeaux de beauté s'évanouissaient dans l'air lourd. J'étais, une poupée déchiquetée à la Tim Burton, aux orbites vides, au corps tâché. J'étais, un pantin cassé que tu croyais bien mort. Le temps passa, et je pourrissais au fond de ton coffre à jouets, enveloppée dans un linceul de velours pour parer ma déchéance. Souvent, la nuit, je pleurais en silence sur la splendeur que tu m'avais volée. Sur ces joues blêmes que tu avais souillées, ce regard candide que tu avais détruit, ces boucles dorées que tu avais arrachées. Je te maudissais, dans les ténèbres, et tu ne m'entendais pas. Quelques années plus tard, des mains sont venues me quérir dans mon oubli. Ces mains, je les connaissais bien. C'étaient celles qui m'avaient brisée, jour après jour, un peu plus. C'était les mains de la cruauté pure. Les tiennes. Même sans yeux, de l'intérieur de moi, je voyais ton visage. Il avait changé, mais tu avais toujours cette arrogance, cette sûreté haïssable, ce sourire confiant des enfants aimés. Pourtant, quelques rides sillonnaient tes joues blanches, et ta peau semblait, un peu craquelée près des paupières. J'aurais voulu te cracher à la figure. J'aurais voulu, dire à toutes ces femmes qui t'avaient cajolée que tu étais un monstre. Que leur petit angelot avait brisé des vies, ma vie. Ou, pour elles, ma non-vie. Mais, au cœur de ce visage vieilli que j'aurais voulu ne jamais connaître, je vis briller un instant, dans le regard, quelque chose qui ressemblait à de la pitié. Tu avais comme pitié de moi. Pitié de cette petite chose insignifiante que tes jeux à l'innocente cruauté avaient détruite. Avec des gestes très doux, tu m'as prise dans tes bras en murmurant des phrases désordonnées que je ne pouvais entendre. Il y avait si longtemps, qu'aucune parole n'avait atteint mes oreilles. Puis, tu m'as emmené chez quelqu'un, un vieil homme vivant dans un atelier comme sorti des anciens temps, pour me redonner mon apparence de jadis. Mais tu ne savais pas, que personne ne peut réparer les âmes. Que personne ne peut guérir un cœur déjà brisé. On m'a remis des yeux aux iris innocents, on a repeuplé mon crâne de charmantes anglaise blondes, on a nettoyé mon corps, on a repeint mes lèvres d'un rose candide, on m'a vêtue d'une belle robe mauve aux dentelles ouvragées. Tu m'as déposée sur un fauteuil de velours dans ce salon mondain où tu recevais tes amies. Et certains jours, tu me regardais avec désespoir en murmurant "Que les enfants sont cruels...". J'ai repensé à toi jadis, petite fille orgueilleuse à la beauté parfaite, à la merveilleuse vitalité, aux bras blancs, au visage lisse. Puis, à toi maintenant. Couturée, défaite, flétrie. Usée par les épreuves de la vie et l'inévitable âpreté du temps. Toi qu'elles qualifiaient d'ange. Mais désormais, tes ailes ne sont que poussière, pauvre enfant trahi. Oh, c'est dur à entendre, n'est-ce pas? Mais tu as chuté, profondément, comme toutes les autres. Même les anges chutent. Au fond, la vie n'est qu'un très long duel. Un duel à mort. Le premier de tes combats, c'est contre moi que tu l'as mené, oui, moi, cette pauvre chose inanimée dont tu jalousais l'immobile joliesse. Personne ne pense au combat, que l'enfant mène contre sa pauvre poupée malmenée, brisée, utilisée. Personne ne pense, aux outrages qu'il lui fait subir. Parce que personne ne sait, que nous vivons nous aussi derrière notre visage glacé et nos lèvres peintes. Personne ne sait, non, qu'une âme s'agite au fond de ce corps rigide à la beauté surfaite. Je crois que personne, n'y a jamais pensé. Mais désormais, trônant sur mon fauteuil avec la dignité d'une victime guérie, je triomphe de toi. Jour après jour, tu perds ta beauté, ton visage s'abîme, tes cheveux blanchissent, tes larmes s'accumulent. Jour après jour, j'observe ta chute. Et tu ne sais pas, que quand tu me regardes avec cette miséreuse compassion que j'exècre, c'est moi qui aie pitié de toi. C'est moi, qui ai vaincu ton orgueilleuse vanité et ta splendeur vivace. C'est moi, l'immobile, la morte, celle que tu avais brisée au delà de tout espoir, qui savoure mon triomphe. Mais qui se douterait de cela, cher ange, en contemplant ce corps de porcelaine livide aux lèvres peintes, nonchalamment abandonnée sur un fauteuil Empire?...
V.
1 mai 2008
Mes mots ne servent à rien. Ils détruisent ma vie. Pourtant, je les jette sur les pages. Et, elles blessent...
Je veux que cela soit d'une violence sans pareille. Je veux que ta peau ne soit plus qu'un sillon de larmes et que tu m'enlaces, jusqu'à m'en faire mal. Je veux m'offrir, une fois de plus, à ta passion sanglante, tes pages griffonnées, ton regard pâle. Je veux que tu reviennes, même si tu n'as jamais été là. Jamais vraiment. Je veux que tes bras se referment autour de mon corps esseulé, et que ton regard embrasse de lui-même ces membres couturés que tu as jadis osé chérir. Je veux ton indulgence, maintenant, pour toujours. Je veux que tu pardonnes mes écarts de passion, mes emportements féroces, la violence de mes mots. Je veux, que tu arraches ma pudeur comme toi seul savait le faire, sans que je souffre. Je veux, retrouver ce son rauque de ta voix à mes oreilles fragiles. Je veux faire partie à nouveau de tes jours. Oh. Est-ce si dur? J'ai le cœur qui pèse sous ma chair et le sang qui pulse dans ma gorge. Je t'écris des phrases désordonnées, juste parce que c'est dur et que tu ne le sais pas. Juste, parce que ton absence me vide, que ton regard me blesse. Que tu me blesses. Même quand je dois t'oublier, tu es toujours là, en moi, à l'intérieur de moi. Pourtant j'essaie, de t'effacer de mon être. Je pense, je prie, je parle, je chante, je hurle. Je clame à tout le monde, que tu ne m'atteins plus. Que je suis fière, d'avoir cessé d'attendre le moindre de tes mots, le moindre de tes souffles. Mais lorsque la nuit tombe, tu me regardes, comme placardé sur le mur de mon corps. Tes yeux me suivent, où que j'aille, où que je sois, quoi que je fasse. Ces yeux, si impossibles à oublier. Ah toi. Si seulement tu savais. Ce que j'endure. Mais tu ne vois pas. Que tu as trop offert à un vampire qui t'arracherait les os pour te posséder. Charmant aveugle, je voudrais tellement que tu cesses ce silence et que tu viennes, vers ce débris d'humanité qui t'attends encore sous son masque livide...
V.
photo par S. retouche par V.
13 avr. 2008
Je jetais mon corps blême sur les draps encore froissés, tirais ma chevelure derrière mon visage, lacérais ma peau de mes ongles voraces, et pourtant, je ne cessais pas d'exister. J'étais toujours cette ivresse, cette violence de l'Art, cette parodie d'héroïne tragique, cette comédienne ridicule. Je recouvrais les pages de tâches d'encre désordonnées, remplissais les lignes violettes, déchirais les feuilles vierges; mais je restais elle, je restais moi. Vastriel, cette créature brutale emplie d'excès, cette amante invisible. Je restais, vivante dans ma folie. J'écoutais Korn en hurlant "I see hell in your eyes...", essayant d'imiter la sensualité rocailleuse du vampire qui hantait mes souffles. Essayant de l'égaler, au moins dans la démence. Oh, envoûte-moi L., "I've slept so long without you....". Mais il ne venait pas. Il restait, prisonnier du son, éthéré, lointain. Je l'attends, tous les soirs, rêvant à ma fenêtre, ou dans les parcs vides, les gares désolées, les lieux déserts. Je l'ai toujours attendu, il m'a toujours ignorée. Je crois qu'il a raison. Je ne suis, qu'un fantôme d'être à l'apparence provoquante pour se prouver qu'elle existe, à la voix forte pour comprendre qu'elle en a une, aux maladresses gratuites pour le plaisir de se voir agir. Je ne suis, qu'un spectre errant dans cette cour de lycée infâme en cherchant à accrocher les regards de ceux qui sont. De ceux qui ne se contentent pas, d'être des coquilles vides traversées par la passion. Des réceptacles à la violence.
Une nuit, dans le miroir de l'eau, j'ai regardé mon image. Je n'ai vu que le noir, la profondeur, le chaos insondable des âmes qui se succèdent. J'ai compris, comme M., que l'écriture était une schizophrénie. Que j'étais Mircalla, Evan, Gael, Joanne, Haziel, Armand. Que j'étais une pierre noire à facettes multiples, une identité flottante, une coupe prête à accueillir les âmes. Ces personnages qui peuplent mes pages me dévorent de l'intérieur, au plus profond, détruisent mon moi. Alors, je jette mon corps à la face des autres. Je jette mes mots contre leurs visages, juste pour voir. Et souvent, je vois ce que je veux. Sauf, avec les seuls qui comptent...
V.
11 avr. 2008
Aujourd'hui, je me suis regardée dans le miroir et je me suis dit, que je perdais peu à peu tout ce qui me restait de beauté. Je contemplais ce visage d'un blanc crayeux, cette chevelure désordonnée, ces yeux myopes à la couleur étrange, et je me demandais si j'étais moi. Longuement, j'ai touché du bout des doigts cette chair qui ne me semblait pas être mienne, ces cheveux sombres, ces lèvres glacées. J'ai pensé qu'il fallait que je réapprenne à respirer par moi-même, à respirer pour mon propre sang, à voir le monde sans être obnubilée par lui. J'ai soufflé sur la glace pour la recouvrir de buée. Tout était plus reposant, dans le flou. Tout semblait comme, plus réel. Ensuite, je me suis assise sur le plancher de ma chambre et j'ai regardé les cicatrices de mes jambes livides. Beaucoup d'entre elles s'étaient effacées avec le temps. Même le M. que j'avais gravé au dessus du genou pour Mélanie devenait vague. Il n'était plus un M., non, juste une forme étrange aux contours incertains, rougeâtres.
Je me suis habillée, j'ai mis des vêtements neufs, comme pour changer de peau. Quand j'ai quitté la maison, mon corps était léger. Mes cheveux voletaient dans le vent, je souriais au monde, inlassablement, extatiquement, pour rien. Ou plutôt, parce que j'étais prête à aimer de nouveau. A me donner de nouveau, pour l'aventure, l'incertain.
Je suis, une âme à saisir. Je suis peut-être, une nymphe de la provocation, mais j'aime aimer, oui, j'aime offrir, m'offrir toute entière. J'aime les choses, profondes comme l'océan impétueux qui m'a vue naître. Alors, peut-être trouverais-je encore une fois votre indulgence. Car je n'ai plus peur, de prendre le risque de nouveau.
Ma vie, c'est un meurtere dont je suis l'assassin. Un meurtre inévitable. Alors, avant l'heure où tout sera terminé, je me brûle de l'intérieur avec le feu des passions, les larmes exaltées, les sursauts du coeur. Ainsi, la mort peut survenir. Car tout a été, tellement intense. Tellement, trop.
V.
1 avr. 2008
Un soir, sous les draps enveloppants de l'hiver, tu m'as demandé
"Qui es-tu vraiment?"
Et j'ai voulu répondre "Je suis un vampire qui se nourrit de la beauté du monde."Mais tu n'aurais pas compris. Personne n'aurait compris.
Alors, j'ai laissé tomber de mes lèvres la phrase impersonnelle "Je ne sais pas. J'aimerais le savoir. Je suis juste, ordinaire."
Ou alors:
" Je suis une traînée qui porte le prénom de la vierge. J'écoute la voix de Jonathan Davis en pensant à Lestat, mon éternel amant, quand la nuit est tombée. J'écris au moment où tout le monde dort, assise dans mon lit, le dos tordu. Je filme tout ce que je vois, les mouvements, les atmosphères, la poésie des minutes qui passent. Je chante avec tout l'abandon de mon corps offert à la musique, au son, à l'extase. Je suis l'ivresse, celle du livre que Monsieur G. m'a prêté. Je suis la coquille vide traversée par des courants intenses, passagers, destructeurs. Je suis, la neige que toi seul sait faire fondre..."
*
J'aime te regarder, quand tu t'absorbes dans quelque chose. Quand tu me mens.
Il y a en toi cette impalpable violence, celle qui éclipse ma fadeur, celle qui m'enivre de passions déchirantes. Souvent, je pense à en mourir de douleur. J'imagine que tu lacères ma gorge, avec toute la démence extatique de tes crocs; que tu me jettes sur l'herbe froide de la nuit hivernale, que l'eau ruisselle sur notre peau livide. Je veux, avoir au moins de toi le pire.
Au fond, j'aurais pu te répondre aussi que je suis une larme de Blanche Neige dans son cercueil de verre, une larme de l'espoir, une larme de l'attente. Si j'ai une beauté, elle ne peut être que douloureuse. C'est l'esthétique du désespoir...
V.
29 mars 2008
L'amour est une tragédie en cinq actes, un combat enflammé, un duel à mort. Je n'ai même plus la force de pleurer, même plus la force de souffrir. Parfois, je voudrais inscrire les cicatrices de ma douleur sur les lignes de ton corps, je voudrais que toutes mes larmes laissent des empreintes sanglantes sur ta peau blême. Juste, pour que tu ne m'oublies pas.
Quelques fois, M. me dit devant mes haines excessives "Tu n'aimes rien. Tu n'aimes que lui." Et c'est presque vrai. Je suis parvenue à tout haïr du monde excepté tes passions, tes insolences, le son indolent et un peu rauque de ta voix. C'est ce point de Non Retour que j'ai atteint, il y a longtemps déjà, plus d'un an, il me semble. Tu sais, j'ai toujours su que je serais à toi, depuis le premier jour. C'était quelque chose, dans ta voix. C'était inéluctable. Tue-moi de ta haine, tue-moi de ton indifférence: ne me laisse pas agoniser dans ton sillage. Tu m'as demandé si je t'attendrais, tu sais que oui. Je t'ai toujours attendu, ici, au Non Retour. Je n'ai vécu que dans l'attente, dans l'ombre de tes souffles. Je t'en prie, je ne demande pas d'être la seule, je ne demande pas d'être celle. Je veux juste un peu de toi, parfois, lorsque personne n'entend. Tu ne peux rien me donner de plus. Oh, et si tu le désire, laisse-moi périr dans les éclats de verre...J'en suis heureuse, si c'est ce que tu veux. Qu'il en soit fait ainsi, puisque Amour le veut. La soumission est ma seule réponse à tes désirs. Détruis-moi, j'aurais la force de revenir. Quelque part, je la trouverai. Je sais. Que les âmes aimantes. Ont la puissance du désespoir...
V.
23 mars 2008
Jadis, une main me tira du cercueil, douce, d'une froideur terrifiante; et des bras puissants me soulevèrent hors du tombeau pour m'étreindre. Je me souviens de cette poitrine glacée pressée contre la mienne sous le velours mortuaire, d'une dureté blessante. Je me souviens de son visage triangulaire, livide, de sa chevelure dense, ses crocs carnassiers sous les lèvres fines, des lèvres faites pour embrasser, des lèvres faites pour mordre. Puis, la voix inhumaine, glaciale, désincarnée: "Tu es la mariée de l'Agonie, ma douce. Tu l'as toujours été, au fond, n'est-ce pas? Tu as toujours su qu'un jour, je viendrai te chercher. Tu me guettais dans la pénombre des gares vides, sous les réverbères, à ta fenêtre les nuits d'été. Tu as toujours su que tu étais à moi. Viens, mon amour. La mort est si facile. Elle est mon seul moyen d'aimer. Je ne sais que donner le sang, le froid, les ténèbres, le tombeau. Donne-moi un peu de ta passion, donne-moi un peu de ta chaleur. Laisse moi me noyer dans ton corps..." Tu as glissé tes lèvres sur ma gorge, et je me suis offerte. Tu avais toujours su que je me donnerai à toi, tu avais toujours su que j'étais ta victime. La victime parfaite. Bois, mon amour, lape, bois-moi, aspire-moi, dévore-moi, tue-moi. Fais-le si c'est ainsi que tu dois m'aimer. Renverse-moi en arrière, serre-moi jusqu'à ce que j'étouffe, absorbe ma passion, mes rêveries, mes excès. Puise en moi cette vie que tu n'a jamais pu avoir. Comble ton vide avec ma sensibilité, ma création, mes égarements. Deviens exalté pour nous deux, vis pour nous deux, sois, pour toi, pour moi. Quel désirable sacrifice. Je te donnerai mes derniers souffles pour voir un seul instant ta Beauté. Laisse-moi t'appartenir, je n'ai jamais vécu que pour toi, je n'ai jamais vécu que pour ressentir à ta place. Etreins-moi car nous sommes libres, car nous sommes morts, car nous sommes le paroxysme de toute chose, car nous sommes la démence. Sauve-moi de moi-même, sauve-moi de ma passion: notre tragédie a déjà tant souffert, tu m'as déjà tellement bue; je suis exsangue et tu dois me consumer jusqu'au bout, continue, aspire, laisse-moi encore être tienne...
V.
21 mars 2008
The show must go on.
Peu importe que je sois, peu importe que je souffre. Les voix dans l'ombre m'ordonnent de hurler, encore, toujours, hurler pour cette mascarade insoutenable de bonheur. J'étouffe entre les pendrillons, le velours noirs m'emprisonne, je ne trouve plus mon souffle. Le rideau s'élève. Noir. Les projecteurs inondent la scène. Je bondis. Je suis le juré maudit, je suis la troisième parque, je suis l'oratrice perdue, je suis l'étrangère inconnue, la demoiselle du monde, la sauveuse de vies, l'innocente ingénue, le femme du peuple éreintée. Je suis les mille visages, je suis le masque, le mouvement, la voix, le son. Je suis multi-humaine. Je crois que je suis née pour ça, au fond: la comédie, le jeu, la création, les masques, la lumière aveuglante, le corps qui se dédouble. Je suis la commédienne née: le rôle le plus ardu, c'est le mien, la comtesse sanglante, l'inébranlable. Nul ne sait quand j'étouffe, sauf quand le corps se plie. Il n'y a que lui qui cède: je suis puissante, je sais broyer les yeux, brouiller les pistes, duper les observateurs. On s'appuie sur mes épaules, on pousse, on brise, le sang jaillit, je ne pleure pas. J'existe pour ça, résister. Mais le corps commence à lâcher, le corps commence à me trahir: le sang ne pulse plus, le souffle m'échappe, la tête est lourde, le sol vient à ma rencontre; je ne peux plus le repousser, plus maintenant. Tous s'effondre sous moi, lentement, en choeur: j'ai consumé ma violence, j'ai payé mes excès. L'insondable noir quand le rideau se referme sur cet insupportable débris appelé corps...
V.
16 mars 2008
Ce sera un duel à mort entre toi et moi ce soir. Les vies qui s'emmêlent, les pas vacillants: la vérité s'échappe de nos corps en une sarabande de mensonges croisés. J'ai les larmes de Blanche Neige sur ma peau écorchée: le poison s'inflitre, les blessures s'ouvrent, le plancher se brise. Les échardes s'enfoncent dans ma peau comme de la porcelaine brisée. Au loin, des poupées de cire au regard vide me fixent; mornes reflets de mon indifférence. Je suis le règne de l'absurdité. Un cadavre qui hurle dans un monde où vivre n'est plus rien. Je ne serai pas la victime, non, je serai pire: je suis née pour la faiblesse, les ondes écrasantes, la soumission. Je ne serai pas faible, non je serai pire: j'en crèverai, délaissée, dans un flamboiement rouge. J’ai répandu des pétales glacés sur les touches du piano, et ils m’ont fait penser à toi. Des lambeaux d'intensité, fanés entre mes doigts. Mouvance amère sous les rythmes décadents qui envahissent mon coeur. Le romantisme a quitté mes mots, les idéaux sont effacés: je n'ai plus rien, j'ai cessé de ressentir avant même de t'avoir vu, je suis devenue de pierre; peut-être l'ai-je toujours été. Je ne suis rien et ce sang est un mensonge, un de plus; mes blessures sont recouvertes de papier froissé. Mon requiem résonne au loin, dans cette église en ruines qui accueillit jadis nos émois. Un empire de songes décède sous les vitraux. Mon sang dans les éclats de verre. L'immobilité. La vie.
V.
7 mars 2008
Je me souviens de ces temps, ces jours où j'étais la mariée de l'Agonie, contemplant le vide derrière les rideaux diaphanes de sa fenêtre. Ils me paraissent si lointains, ces moments où tout espoir avait quitté mon corps, où la solitude me rendait fragile, où l'absence de l'Amant achevait mes désirs. Au fond, c'était aisé d'oublier de créer: l'amour étouffant, l'amour prenant, l'amour destructeur. Quelle naïveté, de n'avoir pas compris que je n'y survivrais pas. Reste à espérer que je m'enfermerai plus dans l'achèvement de toute création pour un regard bleuté...
Ne peuvent-ils pas savoir, ne peuvent-ils pas comprendre; que je n'ai jamais cherché la libération dans l'Art? Ecrire n'a jamais été mon exutoire, ma fuite, une sorte de médicament composé d'encre et de papier, de touches et de pixels. Ecrire est une condamnation, une médiumnité, un Don du Désespoir. Quelque fois, je pense à l'avenir et je me retrouve en A.R., ce génie trop torturé par la Création pour admettre l'insupportable prosaïsme de la réalité. Cette plume dévorante que la réussite laissait de marbre. Ah, le refrain bien connu de Vegastar : "On m'a prédit que j'allais quitter les villages, escalader les étages, faire carrière. [...] Moi je veux vivre dans mon repaire, sous terre et sans lumière, loin des gens. Il fait noir, et pourtant dans mon repaire, tout me parait si clair. Et je me sens vivant...." . A.R. aurait aimé cela, oui. Moi aussi, je me ferai "voleur de feu". Je n'inventerai plus la couleur des voyelles, mais celle des âmes... celles de ces êtres excessifs qui ont trop aimé, trop peut-être pour l'oublier. Si l'Alchimie du Verbe m'est interdite, je trouverai celle des sens: je rechercherai l'extase de la Beauté et je m'en nourrirai, longuement, avant de la faire passer par mon miroir déformant, créateur, ce miroir monstrueux de ma plume. Oh, si vous saviez, Petit Poucet Rêveur, comme vous me dégoûtez de ce "je" qui n'est plus autre, plus maintenant que j'ai la présomption d'écrire sur mes émois au lieu de capter l'essence de ceux qui viennent à moi... Ce "je" narcissique et déplaisant que j'aimerais parfois détruire à coups d'impersonnalité. Comme vous, je me ferai voyante: j'immortaliserai l'exaltation, l'angoisse, le souffle créateur, la passion morbide, l'imperfection si délicieuse du monde. La poésie cachée sous ces amas de prosaïsme haïssable. Je vous promets de la trouver: peut-être suis-je déjà la seule à m'arrêter devant les paysages industriels abandonnés, ces entrecroisements de barres de fer dont la désolation décadente me remplit d'extase... Au fond, c'est Wilde qui avait raison, comme toujours. "On ne devrait garder de la vie que les couleurs. Les détails sont toujours vulgaires." Ah Henry, my Lord, si seulement vous saviez ce que vous avez fait de moi... Votre cynisme abrasif ajouté à mes excès m'ont rendue schyzophrénement odieuse. Excusez le barbarisme...
Pardonnez-moi cette prose décalée, je vous prie, soyez indulgents...Je ne suis qu'une amante de papier qui recherche désespérément l'exaltation, la force foudroyante, le souffle de l'âme. Ces réflexions sont stylistiquement déplorables, permettez-moi de me jeter à vos pieds avec la noblesse courtoise de ces incontrôlables dandys qui hantent mon imaginaire et s'allongent sur les pages du roman lancinant que je ne cesse de poursuivre. Ma tragédie...
V.
5 mars 2008
Non, je ne veux pas donner le bonheur, je veux donner l'extase. Cet extase que l'on rencontre face à une peinture sublime, un texte poétique, une musique exaltante. C'est quelque chose qui prend au ventre, plus loin qu'au coeur; comme une respiration gigantesque qui envahit les veines. L'Art, au fond, c'est quelque chose de violent. Ce n'est pas doux, ce n'est pas délicat, non, c'est puissant, intense, presque cruel. C'est l'euphorie de la douleur, la montée hystérique, la perte de contrôle, l'oubli du moi. J'ai l'Art qui s'écoule le long de mes membres, les phrases qui enlacent ma taille, les mots qui glissent sur ma langue. La démence, c'est moi. La violence, c'est moi. Une page inachevée...
V.
24 févr. 2008
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LITHIUM
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I.
Régulateurs d'humeur, calmants, anti-dépresseurs, tranquilisants, narcotiques. Laisse-moi t'oublier dans l'artifice. Je sens le lithium dans mes veines, ton visage s'efface. Tu ne peux rien contre la substance, non, rien contre la chimie. Je me sens si forte devant toi. Vas-y, oui, fais-moi mal, déchire-moi les tympans avec toute ta vulgarité. Oui, amuse toi: comment pourrais-je souffrir, moi, une traînée de la froideur du monde? Tu vois bien que tu ne peux m'atteindre, que je te suis indifférente. Tout bouillone dans mes veines, ta haine s'efface derrière la poussée d'euphorie qui envahit mon être, cette sérénité artificielle, ce calme enveloppant dans mes membres. Un autre visage se superpose au tien, plus long, plus pâle, le regard clair. Sa voix grave qui m'a toujours consolée. Il est mon lithium, la nuit lorsque personne n'entend. Les confidences dans le noir, ce lithium qui court dans mes veines et qui m'envoûte, ta voix... Je t'en supplie, ne cesse jamais de me parler...
V.
20 févr. 2008
Vous connaissez Vastriel, oui, vous la voyez chaque jour, vous connaissez son manteau noir, ses cheveux libres, ses Doc Martins abîmées, sa joie imperturbable. Je suis cela aussi. Je suis la Vastriel qui hurle, la Vastriel qui se révolte, celle dont les bras sont recouverts des lames d'Edward aux mains d'argent, des lames qui triomphent et qui broient, des lames faites pour la haine. Je fais partie de ceux qui mènent la danse, de ces êtres effrénés à la parole tranchante, au corps impulsif, aux élans incontrôlés. Une force brutale, une carapace d'acier pour cacher l'autre, la deuxième, cette fille si jeune qui pleure à sa fenêtre, qui a soif de passion, que les larmes envahissent.
Puérile hypersensibilité....
Elle est une porcelaine aux yeux de miroir, des miroirs d'émotions, des miroirs déformants qui rendent chaque chose avec excès, des miroirs monstrueux. Contemple-toi dans les yeux de celle qui se cache au fond de moi: tu y seras amour ou haine, jamais balancier. Je suis un être traversé par la violence, oui, cette violence qui transperce mon corps fragile, mon corps blafard, ce corps de femme qui n'a pas perdu les rondeurs de l'enfance. Mes traîts figés cachent une héroïne de tragédien, l'hystérie enfantine de Juliette, la folie de Catherine Earnshaw, ou l'agonie de Lucia di Lamermoor. Par pitié, protégez-vous d'elles, protégez-vous de moi. Celle que mon masque cache ne doit pas être aimée de vous: c'est un vampire qui vous achèvera pour écrire dans votre sang. La dévoreuse dans ses habits excentriques vous attend au Non Retour, n'oubliez pas combien ses lames sont puissantes, comme elles sont lisses, comme elles aiment tuer. Retirez-vous d'elle, oui, retirez-vous de moi. Mon corps est celui de l'amour blessé qui vous absorbera, de la plume assoiffée qui ne fera que vous utiliser. Laissez Vastriel vous détruire, laissez Vastriel vous saigner, laissez Vastriel vous emporter dans son tombeau déjà ouvert. Une couche nuptiale glacée.
Je vous en supplie, ne me laissez pas seule, pas maintenant que je me suis dévoilée, pas maintenant que j'ai craché ma fureur à vos yeux, non, attendez... Nous sommes semblables, amour trahi, le savais-tu? L'excès de nos mots, la cruauté de notre orgueil, ces pointes empoisonnées qui nous empêchent de vivre. Sauras-tu aimer la dévoreuse qui se cache sous ma peau blême, celle que tu as déjà perçue; sauras-tu la chérir comme un objet fragile que l'on dissimule sous son aile? Elle a voulu s'emparer de ton âme et un refus la détruirait, vois-tu, alors que des mots d'allemand reviennent à ses oreilles et qu'elle revoit la courbe de ton cou, tes bras couturés, la pâleur de ta peau. Sauras-tu l'aimer aussi, celle dont le masque ne tombe que la nuit lorsqu'elle se repaît de ta voix grave, sauras-tu la chérir autant qu'elle t'idolâtre? Donne-moi seulement un peu de toi, le soir, lorsque personne n'entend. Les confidences dans l'ombre que tu connais si bien, quand je te livre ma pudeur et que ta voix me rend esclave. Je t'en prie, ne me laisse pas seule, pas maintenant que je suis nue face à toi, que mon armure a cédé, que j'ai laissé tomber mes lames. Je veux tes bras pour seule demeure, ne laisse pas les bourrasques m'emporter maintenant que je suis si pâle, si frêle, un fantôme qui ne désire que ton étreinte. Non, je t'en prie, ne me laisse pas seule, pas aujourd'hui, pas maintenant. Tue-moi au lieu de me trahir, détruis ma faiblesse, ne m'abandonne pas, ne me laisse pas offerte dans ma chambre trempée de larmes, ne me laisse pas affronter seule le regard de ceux qui blessent, ne me laisse plus libre. Enferme-moi tout de suite. Je t'en supplie, ne m'oublie pas, n'oublie pas celle qui se donna aveuglément sans savoir ce que tu ferais de sa peine, n'oublie pas celle dont les jambes sont lacérées au compas et dont le coeur vacille. N'oublie pas celle qui t'aime sans raison, parce tu es toi, parce que tu es ton encre. Ne laisse pas mon sang couler dans la froideur, non, ne m'abandonne pas, laisse-moi libre de me donner, laisse-moi libre de me vendre. Consomme-moi. Consume-moi. Laisse-moi me noyer...
V.
10 févr. 2008
J'aimais ces moments où tu t'abandonnais, ta chevelure entre mes doigts, alors que l'écriture fourmillait dans mes mains blanches. Je contemplais ce chevalier en armure noire qui avait hanté mes songes, le rôdeur de mes rêves, cet éternel désespéré. Sur mes lèvres frémissait le désir aveugle de l'amant inconnu: la vision de ses yeux de fantômes, ses aveux esseulés. Cette étreinte glaciale qui m'achève.
Drogue-moi à l'amour, j'ai besoin de retrouver ces heures.
Tue-moi à l'amour, je ne veux plus jamais être seule.
Jadis, nos âmes côtoyaient les plaines ombrageuses, les cieux hivernaux, les fleuves d'encre. Plaines de peaux, cieux pâles, fleuves rouges. Ton visage était pur, si blême, des traits d'archange dont ma plume caressait les contours.
Une nuit, la perfection se brisa et je vis cascader tes larmes, un océan limpide que je ne pouvais contenir. Tes sanglots ruisselèrent lentement sur mon corps, laissant en moi ces sillons de Lune, ces sillons de peine, la tragédie de la passion. Lorsque tu pleurais sur cette vie ingrate qu'était la notre, je t'enlaçais et nous vivions, infatiguables; jouant la comédie de ceux qui espèrent encore. Mais les nuits ont passé et nous nous sommes perdus, oui, nous nous sommes abandonnés en arquant nos corps l'un vers l'autre, en tordant nos doigts, en déchirant nos coeurs de glace que la rencontre avait brisés. Le désespoir de l'amant à peine connu.
Je ne veux plus être cette enfant larmoyante, celle que l'espoir a laissée sur le bord de la route, non, je veux que tu m'emmènes et me soulèves entre mes bras meurtris, vers le chemin de ceux qui aiment. Nous étions nés pour renaître par les larmes, pour pleurer dans la pénombre des gares vides, dévorer les pages blanches. Nous étions nés pour nous comprendre. Ne me laisse pas me perdre sur la route, non, ne me laisse plus errer, j'avais trouvé ton âme et elle me suffisait, j'avais trouvé tes yeux et ils étaient ma seule demeure. Ne m'abandonne plus, tu sais, je ne veux pas être la fille allongée sur le bord de la route, celle qui attend l'orage; non, je veux être celle qui verra l'aube, ton aube, celle que tu m'as promise, jadis, il y a tellement longtemps...
V.
photo par César
4 janv. 2008
Savez-vous combien il est dangereux de me parler ainsi? Me vider de mes mots, oui; et je pourrais aisément réapprendre à aimer. Je vous en prie, protégez-vous de mes excès, protégez-vous de moi, je ne peux être qu'immorale. Je suis l'amour blessé, la créatrice esseulée qui sait mieux haïr qu'aimer, celle qui griffone des phrases cruelles en croyant déclarer sa passion. Personne ne comprend quand j'aime; la violence de mes mots fait oublier tous les sentiments contenus dans mon regard. Privez-moi de cette faiblesse, de ce coeur qui vacille; non, je ne veux plus jamais ressentir, je vous en prie, enfermez-moi...
V.
3 janv. 2008
M. et S.
Plonger dans leur beauté ensorcelante.
M. est une Muse qui m'éclipse par sa beauté absolue, une égérie dont la vision anéantit tout le désir d'être moi...
S. est la liberté la plus excessive, la consommatrice qui dévore les coeurs, la beauté impulsive qui m'illumine de ses rires...
Les âmes s'éclairent, les sourires se croisent, la fureur succède au rire, à ce rire démentiel qui nous envahit avec le vent qui siffle, les pas qui résonnent, l'eau qui s'écoule.
M. et S. si belles dans la laideur sordide des couloirs sans fenêtres...
Eclipsez ma fadeur...
V.
Photos par Maeva.
2 janv. 2008
Faire jaillir.
Le sang.
Des pages.
Pourris mes pages, dévore-moi de l'intérieur. Détruis-moi par amour. Laisse-moi devenir la déraison, celle qui nous a brisés. Je ne suis qu'une courtisane que Baudelaire a délaissée, laisse-moi tes larmes et j'en ferai des vers sanglants. Je suis impersonnelle, je suis le temps qui passe. Encre invisible, amour déchu. Les mots de Wilde à mes oreilles pour satisfaire mon égoïsme. Prononce-les en allemand, j'ai soif de lyrisme et tu l'as toujours su; je vais m'oublier dans Wagner et tu me retrouveras hagarde, échevélée, trahie. Je nagerai dans l'essence et tu m'en sortiras brûlante. Laisse-moi te répugner, je veux que ce soient tes mains qui m'achèvent...
V.
29 déc. 2007
J., c'est ce frère incestueux qui connait les lignes de mon corps. Souvent je l'observe dans la pénombre: les cheveux épars, le regard perdu, la voix encore douce dans l'amour achevé. Nous avons consumé nos jours ensemble; tu le sais, la romance est partie et nous l'avons désiré: ce fut l'accord de nos derniers souffles épuisés par le temps. Ne nageons pas dans les souvenirs: l'éloignement ne doit pas être une douleur, frère de jadis...
V.
20 déc. 2007
Pour S. et sa déréliction...
Je n'ai jamais été douce, non, je ne connais que la cruauté mêlée d'ivresse, les chevelures vivantes, les lèvres pâles. Je suis l'absurdité de la tendresse, l'incompréhension de la chaleur: on me réclame une comédie nuptiale que je mime avec l'émotion d'une amante. C'est le mécanisme de l'Amour, oui, l'engrenage affolé qui s'échappe de ma gorge et empoisonne mes veines, cette illusion de douceur. Derrière les visages palpitants d'émotion se joue une fureur tourmentée que je suis seule à voir: une pantomime aux masques tordus et aux visages convulsés, une gestuelle désarticulée rongée par le mensonge, une comédie éreintante d'acteurs qui ont oublié de vivre. Je te l'avais dit, mon Inhumain, notre tragédie n'aura jamais cinq actes, elle n'aura pas de fin car l'héroïne sera partie. Elle n'aura plus le souffle, elle n'aura plus la force, elle aura craché les dernières gouttes de son sang avec les dernières phrases de son texte, les veines de son rôle. Je l'aperçois déjà, évadée sous la pluie battante, prisonnière de la pourpre défraîchie de sa robe détrempée. Le corset de larmes, bien réel, et l'illusoire corset de chair que tu lui as révélé; elle les arrache à mains nues et les lacère de ses ongles enragés, elle déchire la membrane frêle de sa peau déjà sanglante, offrant son corps à la tempête déchaînée. J'ai entendu son cri, vois-tu, je l'ai entendu alors qu'il s'échappait de nos lèvres brûlantes, de nos gorges torturées. C'était le mien; un hurlement démentiel et monstrueux, le cri terrible d'un être qui a trop aimé. Toi, tu ne l'entendis pas: la commédienne s'est enfuie et tu l'as oubliée, tu es resté sur scène avec ta gloire et ses sanglots deviennent silence. Un soleil rouge s'élève, le rideau tombe: les masques grimaçants se fracassent sur le sol dans un flot de poussière dorée. Derrière, je vois les visages ravagés, la poudre mêlée au noir, les muscles tordus, les yeux ruisselants. Des lambeaux pitoyables de théâtralité. En face, tous se lèvent du velours écarlate et le claquement de leurs mains étouffe les sanglots des pantins écroulés. Leurs voix frémissent, plaintives et gémissantes, sous la cadence infernale de la gloire intouchable. Ils sont les seuls à savoir, oui, ils sont les seuls à comprendre que notre tragédie n'a jamais eu de fin et que la fiancée ne saluera pas avec eux, qu'elle est déjà partie. Sa dernière révérence fut celle qu'elle adressa au gouffre, les larmes de l'abîme, un adieu essoufflé. Aveugles à son absence, ils applaudissent le jeu inachevé du cinquième acte, une éloge falsifiée, exultante, suitante de poison. Une femme rit derrière son éventail de plumes, et je vois au travers la courbe charnelle de ses épaules, son visage pur, ses lèvres rouges. Ses yeux sont ouverts mais aveugles; vous êtes tous aveugles, tous autant que vous êtes, courtisanes, spectateurs, marquis aux perruques poudrées. Les visages dévastés, le plongeon d'une absente: vous balayez la peine de votre indifférence pour des parfums capiteux, des plaisirs éphémères, des odeurs de peaux lisses.
Quant à toi, mon commédien déchu, je voudrais que tu sois évanoui sur les planches, prostré dans ta déréliction, tes membres pâles épuisés et flêtris. Je voudrais que ton visage soit maculé de larmes, d'encre noire et de sang, ruisselant de détresse comme le fut le mien, au bord de l'abîme. Mais je sais que tu joueras, jusqu'à la fin, puisant ta force en celle que tu poussas à la Chute...
Murmures, Acte V
L'inachevé.
V.
18 déc. 2007
Oublie le temps, comprends que je ne suis pas un rêve. J'ai besoin désormais de sentir ta chair, ton sang, la vibration de tes veines. Cette voix déchirante qui m'a envoûtée, rocailleuse et sublime; elle est devenue mots. J'ai succombé alors, j'ai failli dans ton sillage, buvant ta peine avec mes larmes, la cascade de tes lignes. Ecris-moi, absorbe-moi, tues-moi: garde-moi en ton âme la place de celle que l'on protège. Ne me laisse plus seule...
Murmures, Acte IV
V.
14 déc. 2007
Au fond, rien n'était qu'une danse morbide qui envoûtait mes sens en un murmure féroce, une voix cristalline, des paroles doucereuses et ténues prononcées à mon oreille. Non, je n'aurais pas de pitié pour ceux qui ont brisé mes pas: le sol parfait ne méritait pas de recevoir la masse blême et flasque de mon corps. Tu ne comprends pas quand c'est à toi que je parle: certes la violence fait partie de mes mots; et il serait parfois ardu de retrouver la douceur usitée de l'amour en mes phrases presque sanglantes. Je ne connais pas la tendresse d'un Amant, seulement sa fougue et sa douleur, l'exaltation de ses mots et le timbre rauque de sa voix, la peine de son indifférence, ses regards à peine glissés. Une esquisse de regards, oui, un désir enveloppant et ténu, une intensité effleurée par les sens: rien de commun à l'amour, ni de baisers volés ou de poésies naïves, seulement l'étreinte étouffante de la peur. Je ne sais plus aimer: apprends-moi et je serai vivante; la mort du verbe a empoisonné mes veines et j'ai oublié comment m'y prendre...
Notre tragédie, la comprends-tu seulement? Tu ne sais pas que ces murmures sont les nôtres et jamais je ne pourrai le dire: le lyrisme, la mélancolie, l'envoûtement, la possession et l'immortalité, ne serait-ce pas le chemin que nous avons parcouru jadis? Oui, les routes s'en confondent aujourd'hui vers un mensonge que je ne saisis pas, une indifférence glacée mêlée de paroles brûlantes, un paradoxe de péché et de vertu: que serons-nous quand la distance aura parlé? Ne me laisse plus seule... Dans les limbes estivales qui se sont écoulées je n'ai été qu'un spectre de souffrance, une rêveuse au destin perdue, une petite âme meurtrie, comme je me plais tant à dire. Ce ne fut pas une vie: je revins à l'automne avec le désir d'oublier et l'angoisse cloîtrée derrière mes paupières closes. Nous étions impurs mais silencieux: que demander aux âmes? Je n'aimais pas suivre tes souffles: le refuge de la solitude m'était doux, presque salvateur; et la musique éradiquait mes doutes. J'étais l'écrivaine, l'esthète, la créatrice. Qu'était-ce que l'amour pour moi? Une pelote de douleurs que dérouler permettait d'écrire, une ressource d'inspiration, une réserve emblématique de souvenirs à griffonner. J'avais dépassé l'absurdité du sentiment pour n'en garder que la foudre créatrice, persuadée que ma souffrance était exquise.
Mais tu connais la suite de cette romance irréelle: l'immobilité fit place aux allusions, aux regards, aux paroles, au retour. Le Non Retour. Une oxymore d'attirance et de haine, un parfum du passé qui envoûtait mon corps, un rayon hypnotisant, une voix grave dans le noir.
La tragédie, oui, il ne faut pas que j'oublie la forme: le sensible pour l'esprit alors que je ne réfléchis pas; je ressens et je hurle, je crache ma pudeur en lignes d'encre, j'exorcise la peine par les signes enlacés. Nous n'aurons pas de fin car les souvenirs ne s'en vont pas: les nôtres sont de ceux qui restent sous la peau, prêts à jaillir, brûlants sous les veines. Nous sommes l'inceste inachevé, je te l'avais dit et je vois que l'héroïne m'a entendue: sa fuite dans la tourmente est celle de nos émois, l'allégorie de nos égarements. Je suis de celles qui n'oublient pas...
La Chute.
V.
12 déc. 2007
Attitudes
Tracer les murmures de jadis sur une peau livide.
L'acte IV sera une possession, et je sais que tu l'as désiré.
Non, pas cette fois; tu me mentiras plus tard. Ne lève pas sur mon corps tes yeux clairs innocents, je sais bien que tu as toujours voulu t'y introduire, sous la membrane blessée de mon indifférence. Une autre fois, peut-être, je te laisserai mentir: me regarder avec amour, jouer avec mes sens, effacer mes angoisses. Une autre fois j'aurai la force de parler. Aujourd'hui, n'attends que le silence: c'est un sursis et tu le sais. Demain, peut-être, je me briserai sur ton marbre; le sang mêlé à l'encre. Demain. Jamais.
V.
.
9 déc. 2007
Murmures, Acte III
Le Pacifique
V.
8 déc. 2007
VOICELESS
Ma gorge est déchirée, mes lèvres sont blafardes: j'ai craché les dernières gouttes de ce sang avec mes mots écarlates griffonés dans l'air lourd, les veines de mes phrases. Ma voix desséchée est aride, exsangue, désincarnée par la cruauté de ce rôle que j'ai joué si longtemps... Les vibrations des bouches bleuâtres, le poison suintant des tirades, les masques grimaçants: ce monde n'est qu'un théâtre et j'en ai lacéré le rideau pourpre...
La venue de l'Acte V sera précipitée.
Si vous saviez combien le souffle me manque...
V.
24 nov. 2007
J'ai dix-sept ans et je ne sais pas parler d'Amour. Je ne connais que l'impulsion et la sauvagerie, la tendresse mêlée d'amertume, la douceur un peu cruelle des étreintes arrachées. L'Amour, c'est la voracité des lignes d'encre sur le papier encore vierge, la pointe acérée de la plume qui déchire la peau, les regards intenses qui plongent dans une mer d'espoirs morts-nés. Sur mes bras se dessinent les lettres effilées de cette déchirure, j'écris en noir sur le blanc de ma chair: j'écris "Asphodèle" et je songe à cette fleur froissée d'imaginaire, jamais touchée par un Amant, ce bourgeon brisé que la Mort a emporté vers l'oubli. Asphodèle et sa blancheur; mes regrets immaculés et l'illusion noyée dans la Seine. J'ai dix-sept ans et je ne sais pas parler d'Amour, je ne sais qu'éprouver et souffrir, pleurer de l'encre et le jeter sur la feuille avec rage, dévorer les âmes et les décrire de mon stylo cruel. Dans la rue noire éclairée de réverbères jaunâtres, j'allie la pluie battante aux larmes de mes joues et je crie, je crie plaintivement à travers mes sanglots aveuglés, je crache au Vampire qui m'a abandonnée: "I WISH I HAD YOUR ANGEL, YOUR VIRGIN MARY UNDONE!"
V.
21 nov. 2007
Pleurer sans pâlir dans nos coeur désolés...
Nous sommes cruels et la Beauté m'a laissée choir; tu l'as laissée quitter mes draps et ton étau s'est refermé dans l'ombre. Seule sous la Nuit, et j'entendais les accents graves de tes mots à mes oreilles, les chuchotements de tes émois, la douceur de ta voix un peu rauque. Elle m'envoûtait, caressante, et je laissais tes phrases glisser pour qu'elles couvrent mon corps de sillons invisibles. Du bout des doigts, tu dégraffais mon corset de larmes pour m'enferrer dans un corset de chair, pliant mes membres sur ta peau. J'aurais voulu que l'eau des cieux ruisselle sur nos corps pâles, mais je suis seule et mes souvenirs se diluent là. Teint blafard et peau glacée, neigeuse, oubliée. C'est ton oubli. Non, mon Eternel, notre tragédie n'aura jamais cinq actes; elle n'aura pas de fin car l'héroïne sera partie. Elle n'aura plus les larmes, elle n'aura plus le sang, elle n'aura plus la force. Seule, dans la tourmente, son maquillage aura coulé en lignes noires sur ses joues blêmes, ses cheveux ruisselants auront ondoyé sous la pluie froide, luisants et diluviens. Son costume de marquise sera une fleur froissée, déchirée et jaunie, imbibée à jamais d'encre. Buvant la pluie avec ses larmes, elle ouvrira les bras en croix et se laissera dévorer par la Chute; damnée pour oublier ta voix brumeuse. Au fond, je n'ai jamais été qu'une commédienne déchue et tu sauras t'en souvenir, je l'espère, avant la Fin...
V.
4 nov. 2007
"Like a saint in velvet rags..."
Nous étions mécaniques, oui, nous étions aussi prévisibles qu'incontrôlables. Quelque part, je l'avais senti: il y avait quelque chose d'irrésistible et de malsain dans nos étreintes, une blessure ouverte à peine regardée, un faisceau de névrose sur nos corps pâles. Tes crocs sur ma chair.
Pauvre petite fille morte, disais-tu en me contemplant, pauvre petite victime, je ne pourrai cesser de la désirer que lorsque je l'aurai détruite. Mais elle vit; la petite âme au regard glacé, son coeur palpite sous sa peau blanche; elle existe et ses lèvres n'attendent que du sang à laper, elle t'attend sur sa tombe par amour, elle te veut encore après toutes les humiliations que tu lui a fait subir. Elle existe et elle t'attend, tout comme toi, brisée avant d'avoir vécu; sa bouche s'emplit de rires déments et de sanglots à l'évocation de ta tendresse. Elle t'appartient, oui, elle t'a toujours appartenue, dès le moment où tu lui as écrit, elle a absorbé tes souffles et elle t'a dévoré, prisonnière de tes soupirs. Elle n'a pas oublié, non, et elle n'oubliera pas; les frissons sur ta chair mortelle, les éclats dans tes yeux miroitants, les marbrures sur ta peau lacérée, les écritures, les arabesques, la vie. Elle t'a gardé en elle, plus que jamais, espérant te sauver, ne parvenant qu'à te haïr. Une prêtresse scarifiée. Ton eau. Ton cri.
V.
3 nov. 2007
"Ce que j'aime, en vous, c'est cette mélancolie épidermique et ostentatoire, cette théâtralité insupportable et hurlante de désir, ce vampirisme éreintant derrière un masque de neige écarlate..." E.
Murmures, Acte II
V.
27 oct. 2007
C’était ce petit carnet, ces pages reliées par des spirales qui me permettaient de vivre. Les courtes phrases tracées au feutre effaçaient tout autour de moi, ensevelissaient sous un flamboiement de couleurs et de chants les moqueries de la cour de récréation. Armée de mon stylo, j’étais invincible. Je devenais un être surnaturel dont nul ne détenait le secret. J’avais des amis aux pouvoirs merveilleux que personne ne connaissait. Je vivais dans un monde sublime, inconnu de mes camarades ignorants. Là-bas, on ne voyait ni bitume ni réverbères ; les enfants étaient calmes et leurs paroles ne blessaient pas. Les plaines s’étendaient si loin que l’on n’en voyait pas l’aboutissement, les mers froides se confondaient avec le ciel ; et les ondines chantaient Wagner au fond du Rhin. Elles se disputaient de leurs voix de soprano, provoquaient des tempêtes violentes, invoquaient des esprits malins dans les ténèbres aquatiques. Pour écrire les ondines, il me fallait du vert, un feutre couleur jade et une feuille à carreaux. C’est ainsi qu’elles devaient être, immortelles dans les signes appliqués. Leur nouvelle armure de phrases et de mots leur permettait de défier le dragon, le puissant reptile bleu aux paroles prophétiques. Tel ce Léviathan magnifique, je répétais « ich liegt und besitzt » : je suis couché et je possède. Cette parole, c’était le bonheur d’aller rejoindre les brumes du sommeil, en rangeant son carnet empli de magie dans son tiroir. Heureuse sous les couvertures, je savais que grâce aux mots j’allais révéler la vérité de mes visions à l’humanité toute entière. J’étais bien généreuse d’écrire mon monde aux autres, et de leur offrir la connaissance ultime, la vraie, la seule qui comptait. La nuit, mes compagnons venaient me retrouver dans l’obscurité. J’entendais les murmures de mes fées, de mes sirènes, de ma princesse guerrière combattant les démons. Elles me disaient de ne pas mépriser mes camarades, ces pauvres enfants qui vivaient dans un monde factice et inutile. Avec certains d’entre eux, j’écrivais de petites histoires terrestres et inconsistantes. Mon ami Stanislas acceptait la collaboration, et lorsque j’introduisais entre les lignes quelques onces de magie, il disait que j’avais beaucoup d’imagination. Pourtant, ce n’était pas de l’imagination. Juste de la vérité. La vie authentique était celle qui était venue à moi, parmi les Walkyries aux mèches rousses s’échappant de leurs casques, les fées aux ailes translucides, les anges vengeurs et les dragons de saphir couvant leur or. Eux, ils existaient. Ils étaient la seule réalité tangible de l’univers. Je prouvais leur existence en écrivant leur histoire, j’enracinais mes visions dans les mots, je transvasais les sons dans des phrases. Les lettres étaient les réceptacles destinés à la Révélation, et j’étais le filtre offrant à mes visiteurs l’immortalité. J’étais leur interprète, et ils m’aimaient, me chérissaient, me chantaient l’opéra, guidaient mes petites mains tâchées d’encre sur les feuillets sacrés de mon Livre. A sept ans, j’étais un prophète.
V.
20 oct. 2007
A.s.p.h.o.d.è.l.e
Chère petite âme, j'ai porté ta lueur au fond de la caverne, désormais tu scintilles hors de ma portée et tu illumines les cristaux opalins de la grotte; ils réfléchissent ta lumière bleutée et je sens que tu t'écoules en eux comme une source dans la montagne verte. Telle une dryade amoureuse de la mort, je te vois jouer de de mes attentes avec la cruauté légendaire de tes semblables. Tes cheveux clairs luisent dans les ténèbres, et tandis que j'essaie de toucher ces fils de lin soyeux, tu fuis, tu t'évades dans cette danse morbide où je ne peux t'atteindre. Petite nymphe née du gel, je sens encore ton odeur de bois m'escorter alors que tu t'éloignes; je vois ton corps partir et me laisser dans ma détresse avec pour seule jouissance les souvenirs que j'ai de toi. Tu me laisses flétrir seule en contemplant ton ombre mouvante sur les parois de la caverne, tu me laisses regarder ta fuite et souffrir de ne point te posséder, tu me laisses dépérir en pleurant ta divine essence. Tu t’es toujours jouée de tout, ma muse venue du froid; et là c'est de moi que tu t’amuses, de ma stupide avidité de mortelle ; de mon attirance insensée pour le son de ta voix, les courbes de tes épaules, la poésie de tes regards. Tu ne me comprends pas.
J'ai entendu le chant poignant de ta souffrance lorsque j'ai enfermé entre mes bras ton corps si frêle, j'ai senti l'intensité de ta frayeur lorsque je t'ai menée ici, pour écrire à jamais pour toi, en contemplant ta douce lueur de Féerie en ce monde désolé. J'ai cru que tu m'aimerais car je te chérissais; puis j'ai vu que tu n'avais d'amour que pour le fleuve, la source, l'écorce des arbres, le murmure du vent dans la forêt de frênes. Tu étais fille de l'eau et de la terre, faite de feu et de givre, et moi j'étais l'enfant de la mortalité obscure, emplie d'encre et de sang. Tu ne pouvais m'aimer.
Lorsque je t'ai libérée, aucune joie n'est venue éclairer tes yeux verts. Tu es partie, oui, tu t'es envolée vers les cieux limpides, me laissant seule et désolée sur le seuil de la caverne, les bras déchirés par ma plume et les pages de mon grimoire recouvertes de sang. Tu n'as pas eu un seul regard pour moi, non, tu es partie comme un papillon sortant de sa chrysalide. J'ai contemplé une dernière fois tes ailes translucides jouer avec la brise de l'hiver ; et je suis rentrée dans ma grotte, tapie dans les ténèbres, pleurant de l'encre mêlé aux larmes. J'avais bu jusqu'à la lie la coupe bénie de ta présence, et maintenant de Graal s'était enfui, perdu pour moi à jamais dans l'étrangeté de ces terres. Tu étais belle, tu étais ma Splendeur, et tu m'avais détruite. Infiniment.
Je perdis le sens du temps. Je ne sais combien de jours et de nuits s’écoulèrent; car pour moi tout était obscur. Je restais seule dans les ténèbres, insensible à la faim, à la soif et à la morsure du froid; je restais à me lamenter et à gémir sans ressentir la violence de l'hiver, la cruauté du vent, la douleur de mon corps vide. Je ne voyais que tes yeux verts et tes cheveux de lin, ton corps d'albâtre déployé dans les cieux éclatants, la lueur irisée de tes ailes embrassant la liberté.
[...]
Si le récit de ma blanche Asphodèle a mérité votre grâce, faites-le moi savoir et peut-être le lirez-vous, un jour, dans son intégrité. Laissez-moi le temps, laissez-moi la force, laissez-moi l'intensité pour permettre à mon âme florale de s'ennivrer d'un Démon au regard orageux. Laissez-la être libre, une fois encore, dans les méandres de votre imagination.
C'était l'histoire d'une danse; et d'un chant chuchoté par mes cordes incertaines. Je ressentais les frissons indomptables de la chute; et une soif terrifiante de lyrisme me dévorait, tout au fond de l'âme. Je songeai alors à notre tragédie en cinq actes, et je la trouvai sombre. Oui, je crois que tout a commencé par une ballade épique que j'ai rêvée. Et la voici.
Nous sommes incestueux, oui, je le sais; et nous ne pouvons lutter contre cette force immorale qui nous aimante. A chaque regard, nous nous immergeons dans une étreinte douce-amère et malsaine; c'est une danse rituelle qui ressemble de trop à un duel à mort. C'est ce combat qui nous enlace, oui, et je vois une épée de jade dressée entre nos corps condamnés à s'attendre. J'aurais voulu écrire une tragédie en cinq actes sur nos futiles émois, la forme aurait convenue à cette sauvagerie morbide qu'est amour. Mais je m'isole dans la salle de bal vide, j'esquisse quelques pas et je chute sur le sol de bois lisse, je ne peux plus me retenir; je tombe et aucune main ne se tend plus vers moi, je suis trop seule et je l'ai désiré. Les lustres scintillent et me toisent de leur plénitude dorée, je n'ai pas la force de me tourner vers leur lumière et mes yeux se ferment face au plancher ciré, je ne vois plus que mes souvenirs et les danses mondaines d'autrefois. Un frôlement de tissu m'éveille, la réalité semble s'éprendre de mon chagrin rêveur. Je me souviens alors, oui, je me souviens des pas croisés sur ce sol parfait, de mon rire nerveux et des bras qui m'arrachaient à mon sommeil d'artiste. On me tendait une fleur et je la dédaignais, je voudrais aujourd'hui lui arracher ses pétales et les sentir jusqu'à ce que leur fragrance disparaisse entre mes doigts avides, je voudrais la faire flétrir entre mes mains pour la jouissance de la posséder. Elle se refuse à moi désormais, traîtresse épineuse que j'ai reniée avec douleur, petite âme meutrie que je n'ai pas pris sous mon aile.
Tout se déploie soudain, la salle de bal s'efface et les chimères des danseurs s'évanouissent en ma mémoire. Je ne vois plus que nous et nos mains aggripées, nos doigts qui se serrent avec plus de violence que de douceur; nos voix qui se détruisent. Nous sommes incestueux, oui, nous l'avons toujours été. Tu m'as volé ma Grâce et j'ai brisé tes Rêves, nous nous sommes détruits et je cracherai sur ta tombe au nom de tout ce que tu m'as légué: la haine.
Une nuit, j'ai essayé de conter notre histoire. Et la voici.
V.
5 oct. 2007
Il a plongé ses crocs en moi, oui, je sais que vous avez raison...
Pourtant je me sens libre, libre et puissante dans cet univers de fourvoiements, j'ai le sentiment d'exister de nouveau face à ce regard candide, à ces paroles soudaines, à ces violents émois. J'ai besoin de cette intensité, de cet inceste avec le temps, de cette noirceur entre mes pages. Si je l'avais voulu, vous auriez pu me tuer, d'un simple mot à mon oreille. J'ai tout perdu.
V.
29 sept. 2007
Ton retour m'angoisse et me fascine, tu me tues et je ne sais que faire de mon excentrisme barbare...Oui je suis cyclothymique, oui je te hais plus que tout être, oui je t'adule d'une passion fantasque, oui je suis instable, je me sens être...Des regards et des mots, je me nourris de cela; de souvenirs encore, de douceurs, de visions extatiques et de ta voix parfaite... Je te dévore au plus profond de l'âme, je te saigne, je te ronge, je t'écartèle, j'ai besoin de toi...Démon au regard orageux, être océanique et sublime, je te ressens en moi comme jadis, petite âme meurtrie... Apprends-moi à aimer, j'ai oublié comment faire. Apprends-moi à rêver, je crois que je ne sais plus. Apprends moi à hurler, le silence ne veut plus de moi. Apprends-moi à blâmer, j'ai trop souvent failli. Apprends-moi à exister, j'ignore comment m'y prendre. Foudroie-moi, Envoûte-moi, tues-moi, ramène-moi à la maison.
V.
Tout supporter, sans faillir, non, je ne peux plus...
V.
28 sept. 2007
Se sentir mal, cracher des larmes, espérer dans la solitude un ailleurs meilleur...C'était beau, de souffrir, seule et désolée sur la toile, étrange et immaculée dans ce multivers décadent. C'était intense, oui, et j'aimais. Je vivais. Je pensais à vous.
Oui, à vous, messire de Valois. Je repense à votre sang en moi, à vos crocs plongés dans la blancheur de ma peau, à votre étreinte morbide et à vos mains envoûtantes sur mon corps. Mon créateur aux cheveux pâles, je me plais tant à errer dans ces rues que vous avez arpentées jadis, alors que l'impétueux Lélio s'éveillait à la Renaissance des ténèbres. Votre folie intrépide, votre sensuelle théâtralité, votre fougue et votre ivresse, la fureur dans vos yeux d'orage, votre magnétisme, vous, vous m'exaltez...
Votre enfant de papier vous sublime, père blasphémateur à l'âme pourpre...
V.
Images: Stuart Townsend / Lestat.
21 sept. 2007
Je vous ai imploré et vous m'avez détruite...
Pâlir pour renaître, pâlir et puis flétrir...
J'aurais voulu vous faire oublier le temps, doux démon aux yeux d'opale; et me dresser tel un titan entre les pages de votre rédemption. J'aurais voulu absorber votre péché entre mes pores et l'expurger de votre sang pour l'en faire mien, mais vous avez fui à mon appel tel un orage de bas échos...Je vous aurai retenu avec passion entre mes serres de rapace nocturne, je vous aurai purifé, sauvé, lavé de vos défauts et enfoui en mon coeur, mais vous m'avez quittée, emportant avec vous mon Âme d'éther... Que n'aurais-je fait pour retenir vos cheveux sombres entre mes doigts, vous attirer dans mon étreinte, vous étouffer entre mes bras avides, vous dévorer de mon regard sanglant...Mais vous êtes parti, mon être entre vos mains, vous êtes parti en me volant, vous avez quitté mes songes en me détruisant, cruel Vampire à la voix suave... Ne me laissez pas seule...
V.
Lorsque Baudelaire et Wilde croisent Anne Rice, En une multitude de vampirismes effacés...
V.
J'aimais les paysages industriels abandonnés, les sonorités profondes de la langue allemande, les voix graves. Une nuit, j'ai appris à aimer les visages ravagés, les riffs lancinants, les âmes perdues. Peut-être en suis-je morte cette nuit là. Lorsque l'aube s'est levée, je lui préférais les temps obscurs. Je sentais une douleur exquise m'envahir et le besoin soudain d'exaltation, de rêveries passionnées, de hurlements sous la Lune. J'entendais des voix au fond de moi, murmurant des vers de Mallarmé à mon oreille. Puis une autre voix, grave et rocailleuse, hurla dans tout mon corps: "Prends mon coeur et saigne-le pour m'apprendre à t'aimer..." Alors, je compris. Je compris qu'aucun Rêve n'était irréel et que mon âme se nourrissait de violence. Je compris que j'étais un vampire. Je compris que j'avais appris à aimer.
V.
9 sept. 2007
La nuit était calme, et les vagues de mon innocence s'écoulaient en flots sanglants dans les ténèbres...
On me parlait, dans le noir. Une vois grave et tendre, éraillée et parfaite, soufflant dans mes oreilles des mots de trahison. Je me sentais partir entre ses bras démoniaques, m'évader dans ses songes destructeurs, il m'envoûtait de tout son être... Mon vampire à la plume violine...
J'aurais voulu oublier le temps avec toi, blottie entre tes pages, lovée entre tes mots, contemplant tes yeux d'agathe emplis d'immortalité... Vois-tu, les ans ont passé mais je ne t'oublie pas. Tu as marqué ma vie au fer rouge, aussi brûlant qu'extatique, et je garderai en moi ce que tu as fait de mon âme, une conscience exaltée en proie à des sentiments d'une violence féroce, ivre d'amour et de regrets...
Mon rodeur des ruelles de Paris, mon Traître de la Nouvelle Orléans, je resterai ton enfant de papier...
V.
Les jours se sont brisés, et je n'ai pas faibli.
J'ai juste échoué. Profondément.
V.
3 sept. 2007
Aimer en pleurant comme une Amarante,
Car il est si facile de se perdre, au Non Retour...
Je pourrais le répéter mille fois, le hurler, le maudire, et pourtant, je ne retrouve pas mon souffle... Je me sens un besoin d'errer, de voguer vers l'Ailleurs et de me rendre en immortelle au pays des surprises... Je voudrais vous retrouver à Missing Mile, voir le visage de Ghost, sentir son coeur frémir à chaque vision, le contempler longer à pas lents les fossés de Violin Road... Rien n'était ce que j'attendais. Rien n'était ce que je désirais. Je voudrais être partie au Non Retour, caresser ces souvenirs d'euphorie et les rejoindre en un doux rêve, oublier les contraintes pour revivre, aussi intensément qu'autrefois...
C'est douloureux, un regard. Plus encore qu'on ne peut l'imaginer. Je voudrais m'oublier en partir vers le Rêve, vers ceux qui m'ont trahie, et tenter de lire à travers leur visage, de comprendre leurs actes, de ne plus les regretter. Ma tour dressée dans l'océan, oui, je me souviens.
V.
2 sept. 2007
"Prends-mon coeur et saigne-le
pour m'apprendre à t'aimer."
Une tour bravant la tempête, puissante et magnifique, surplombant l'infini...Aussi rude et cruelle qu'un donjon, majestueuse et archaïque, proéminence inattendue défiant les océans. L'eau est calme tout autour. Si calme.A l'intérieur, je me sens confinée et les pierres sont froides. Je sens que quelque chose s'achèvera ici. Puis, je les vois. Ceux qui me hantent. Ceux qui m'ont trahie. Ceux qui m'ont volé mes rêves. Ceux pour qui j'ai tant pleuré, tant douté, tant créé, aussi.Ils passent. Ils feignent de ne pas me voir. J'ai mal, au fond de l'âme. L'indifférence m'est cruelle.Au sommet de la tour, la nuit est tombée. La mer est noire. La tempête gronde, mais je n'ai pas peur. Seulement mal. La pluie ruisselle sur mon visage, avec mes larmes. Sensation extatique. Je m'offre à la tourmente.En regagnant l'intérieur du phare, je sens que tout est derrière moi. Que mes souvenirs ne me mèneront à rien. Jamais. Il ne doit pas y avoir d'amertume. Seulement de la résignation. Je renonce à mes rêves.Et je me sens si calme, tout à coup...
V.
J'ai toujours aimé la pluie.
Parce que pleuvoir, c'est pleurer.
J'ai besoin de laisser les sanglots me secouer de spasmes et de sentir les larmes ruisseler sur mon visage d'enfant, reniant les bruines trop faibles. Alors, la salvation de l'extase emplit mon être vide, et je me sens revivre au monde mortel, une fois de plus, pour l'Eternité.Lorsque je sombrerai pour m'évader, il faudra oublier mes peines puériles et ne garder que les chagrins destructeurs, pour que la grandiloquence aie marqué ma vie et mes souvenirs d'outre-tombe. C'est théâtral, oui, mais je le sais.Le rideau s'ouvre, je parais, je m'envole, je soupire. Tout est ici, désormais, en moi et pour moi, car jamais je ne fus autre chose qu'une comédienne déchue...
Vampire ivre d'amour et de regrets...
Vastriel.
Au Non Retour...
Une Renaissance, enfin... En moi se confondent sanglots et sourires, les jours s'écoulent, je me sens revivre. L'air de Paris, la majesté de l'art funéraire, le besoin de respirer cette beauté urbaine. Une nouvelle ère commence pour mon narcissisme insolent... Embrasser avec ardeur le futur décadent de ce monde et vous regarder passer, éphémères...Désormais, laissez-moi vous livrer à la mélancolie mêlée de violence de mon antre...
Car je suis Vastriel la Vampire. Maintenant, laissez-moi passer de la fiction à la légende.
Vastriel
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