Si tu savais. Comme les métaphores se font limpides alors que l’évidence me paralyse… C’est une peur qui ronge, tu sais, une peur qui se cache sous la peau, blessant de l’intérieur, ravageant tout sur son passage. Quand je la sens venir, je tente de l’effacer par toutes les pensées les plus caressantes, les plus douces : mais elle blesse. Je la sens transpercer, cruelle, latente derrière la surface policée de tous les songes rassurants, de tous les souvenirs qui filent et refilent derrière mes yeux, souvenirs de sourires. C’est une peur qui ronge, consume, dévore ; une peur qui vous piétine et vous abandonne toute écrasée par terre, lacérée par la peine et le doute. C’est une peur inexpurgeable, irraisonnée, déraisonnable ; la peur de l’amante qui a trop donné de son souffle, bien trop pour pouvoir le reprendre, bien trop pour réapprendre à vivre sans, en apnée. Oui, l’amante a cette peur en elle, peur de perdre son souffle, peur de la noyade dans une infinité de mondes où il serait absent, lointain, tari. Elle vit en apnée dès que les talons du porteur de son souffle se retournent. Elle remue des vagues et des vagues de souffrance et de peur. Peur de la noyade, peur d’être loin, peur de s’étouffer, de s’étrangler, de mourir d’une absence, de son absence dans les battements d’un cœur, de ce cœur, de la perte d’un souffle, de son souffle, le souffle donné, le souffle offert. Elle, l’Amante, Moi, on vit sans respirer après le départ de Il. Ca fait du mal, souvent. Beaucoup, beaucoup de mal. Un mal déraisonnable qui s’appuie sur les ressorts éprouvés par le temps, les ressacs émoussés : cette lassitude de la souffrance, cette lassitude du vide, de l’absence, cette lassitude de l’attente et de la perte, de l’effacement. Lassitude d’avoir eu trop de douleur et de n’en vouloir plus. Va-t’en, sale doute… Il est tenace tu sais. Peut-être parce que l’habitude me manque, quelque part, l’habitude et la certitude, l’habitude d’être heureuse. C’est quelque chose qui met du temps à venir quand on a toujours eu un frisson de rien qui nous gâchait le bonheur. C’est quelque chose d’abstrait et d’irréel qui a la violence de l’inédit et son délice, son extase. C’est merveilleux, d’être heureuse. Même pas de mots pour décrire ça. Et quand on sait, quand on a vu, entendu, vécu, quand on en a déjà vécu la fin, on a cette peur qui stagne. Surtout quand la fin dure longtemps. Des années qu’elle a duré, la fin pour moi. Alors la peur est là, intense, terrible. Elle dévore tout sur son passage, et les sourires et les douceurs, la force du regard. Elle détruit tout derrière la peau bien lisse et les lèvres étirées. Elle est sourde, bruyante, silencieuse, obsédante. Elle tambourine à l’intérieur et se fait invisible. Et puis dès qu’il y a Il. Elle s’en va. Le bonheur et moi, on ne se connaît pas depuis longtemps, encore. On s’apprend l’un l’autre, on se découvre, on s’explore à l’aveugle par les frissons incertains de nos mains encore timides, nos gestes prudes. On s’effleure centimètre par centimètre avant de se reconnaître, de s’accorder, tous les deux. Alors en attendant. Il y a cette peur qui ronge. Cette peur du souffle que l’on ma volé, que j’ai donné, que j’ai perdu. On se connaît mieux, la peur et moi, il y a longtemps que l’on se connaît, que l’on se cajole, que l’on se frôle dans les méandres trop connus de l’imprévu et des douleurs. Des années qu’on se connaît, peur, douleur et moi. Bonheur est encore récent, timide : je veux l’attraper fermement mais il y a peur qui m’en empêche. Et que c’est difficile, de les faire exister ensemble, de les posséder ensemble. Et comme disait Desnos. Ô balances sentimentales…
V.
Vastriel
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