On a connu les heures alanguies de l'amour, les paroles susurrées, les instants bleus. On a connu une présence sous les draps, vivante, brûlante; une autre peau, une nuit consumée. On a connu cette sensation diffuse, bonheur incertain d'être intègre, complète; prête à vivre encore plus, à aimer encore plus, tant que la présence persistait, vivante, brûlante. Tant que les bras serraient, aussi. Qu'ils consumaient les heures. On a connu ces minutes belles et on les a aimées, passionnément, profondément; à en effrayer son coeur de tant d'expansion frissonnante. On a trouvé ça exaltant, même. Grisant. Indispensable...
Puis on s'est retrouvée, un soir, froide et immobile dans des draps à peine froissés, doucement repliés sur le bord. On s'est retrouvée seule dans tout ce tissu glacé qui ne demandait qu'à être arraché, déplié, emmêlé. On s'est retrouvée seule et le sommeil ne venait pas, inconstant, insaisissable. Il nous a fuit longtemps, presque jusqu'au bout des ténèbres, jusqu'à ce que l'aube commence à poindre au travers des volets clos; dans ce sanctuaire de manque et de solitude. On s'est retrouvée dans une mer d'abandon et de vide, de sensations éteintes, de souvenirs proches et vagues, imperceptibles. Il y avait ces heures qui nous manquaient, ces paroles susurrées, ces instants bleus. On se tournait, se retournait, cherchait un semblant de réconfort contre un mur froid ou la tête enfouie dans l'oreiller; mais ça ne marchait pas. On lisait, des dizaines et des dizaines de pages, une centaine parfois; tentant de s'épuiser jusqu'à ce que les paupières tombent d'elles-mêmes et que le sommeil nous prenne par surprise, sans demander si nous serions d'accord, sans demander si nous avions l'épaule qu'il nous fallait pour nous blottir, le souffle qu'il nous fallait pour berceuse. Nous voulions que le sommeil nous saisisse, qu'il nous fasse oublier le manque; ce manque cruel qui nous laissait tellement fragile dans l'étendue pliée et froide, les draps intacts. Nous voulions qu'il nous attrape d'un coup!... Et qu'il nous fasse passer le temps vite, très vite. Qu'il file jusqu'aux prochaines heures bleues, prochain froissage, prochaine pudeur arrachée. On était incomplète, maintenant, incomplète et même vide, sans rien, vierge de toute chaleur dans les ténèbres hostiles et vagues. Et qu'il était cruel, si cruel, ce sommeil qui nous fuyait jusqu'à l'aube, nous laissant dépérir d'ennui, d'amour violent, de froid et de solitude...
V.
Vastriel
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